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— Espérons qu’ils nous ont laissé quelques corbeaux. »

Même Harry Sans-Terre était impressionné par la célérité de leur victoire. « Jamais j’aurais cru que ce serait si simple », confessa le capitaine général, tandis qu’ils entraient dans la grande salle pour jeter un coup d’œil au Trône du Griffon sculpté et doré, où cinquante générations de Connington avaient siégé pour gouverner.

« Les choses se compliqueront. Jusqu’ici, nous les avons pris à l’improviste. Ça ne peut durer éternellement, quand bien même Balaq le Noir abattrait tous les corbeaux du royaume. »

Paisselande examina les tapisseries fanées aux murs, les fenêtres en ogive avec leur myriade de carreaux losangés en verre blanc et rouge, les râteliers de piques, d’épées et de masses de combat. « Qu’ils viennent. Cet endroit est capable de résister à vingt fois notre nombre, du moment que nous avons assez de provisions. Et vous dites qu’il y a une issue par la mer ?

— En dessous. Une crique cachée sous la crête, qui n’apparaît qu’à marée basse. » Mais Connington n’avait aucune intention d’attendre « qu’ils viennent ». La Griffonnière était robuste mais petite, et tant qu’ils siégeraient ici, ils paraîtraient petits, eux aussi. Toutefois, il y avait dans les parages un autre château, considérablement plus grand et inexpugnable. Empare-t’en et le royaume tremblera. « Vous allez devoir m’excuser, capitaine général. Le seigneur mon père est enterré sous le septuaire, et voilà trop d’années que je n’ai pas prié pour lui.

— Bien sûr, messire. »

Pourtant, quand ils se séparèrent, Jon Connington ne se dirigea pas vers le septuaire. En réalité, ses pas le menèrent jusqu’au toit de la tour de l’est, la plus haute de la Griffonnière. En grimpant, il se remémorait de précédentes ascensions – cent fois avec le seigneur son père, qui aimait se tenir là pour regarder les bois, les rocs et la mer et savoir que tout ce qu’il contemplait appartenait à la maison Connington, et une (une seule !) avec Rhaegar Targaryen. Le prince Rhaegar et son escorte, au retour de Dorne, s’étaient attardés ici une quinzaine de jours. Il était si jeune, alors, et je l’étais davantage. Des jouvenceaux, tous les deux. Au banquet de bienvenue, le prince avait pris sa harpe aux cordes d’argent et joué pour eux. Une ballade d’amour et de destin funeste, se souvenait Jon Connington, et toutes les femmes dans la salle pleuraient quand il a reposé sa harpe. Pas les hommes, bien entendu. Et surtout pas son père, dont la terre était le seul amour. Lord Armond Connington avait passé toute la soirée à essayer de gagner le prince à sa cause dans sa dispute avec lord Morrigen.

La porte donnant sur le toit de la tour était si bien bloquée qu’à l’évidence, nul ne l’avait franchie depuis des années. Il dut y mettre un coup d’épaule pour la forcer à s’ouvrir. Mais lorsque Jon Connington émergea sur le haut chemin de ronde, la perspective était aussi grisante que dans son souvenir : la crête, avec ses rochers sculptés par le vent et ses pointes déchiquetées, la mer en contrebas qui grondait et rongeait le pied du château comme une bête jamais quiète, le ciel et les nuages sur des lieues sans fin, la forêt avec ses coloris automnaux. « Votre père a de magnifiques terres », avait déclaré le prince Rhaegar, debout à l’endroit exact où se tenait Jon en cet instant. Et le jouvenceau qu’il était avait répondu : « Un jour, elles m’appartiendront toutes. » Comme si cela pouvait impressionner un prince qui devait hériter du royaume entier, de La Treille jusqu’au Mur.

Et la Griffonnière était bel et bien devenue sienne, en temps et en heure, même si cela n’avait duré que quelques courtes années. D’ici, Jon Connington avait gouverné de vastes contrées s’étendant à bien des lieues, à l’ouest, au nord et au sud, tout comme son père, et le père de son père avant lui. Mais jamais son père et le père de son père n’avaient perdu leurs terres. Lui, si. Je me suis élevé trop haut, j’ai aimé trop fort, j’ai osé trop loin. J’ai voulu saisir une étoile, j’ai surestimé mes capacités, et je suis tombé.

Après la bataille des Cloches, lorsque Aerys Targaryen, en un accès insensé d’ingratitude et de soupçon, l’avait dépouillé de ses titres et exilé, les terres et la seigneurie étaient demeurées entre les mains de la maison Connington, revenant à son cousin, ser Ronald, l’homme que Jon, en partant à Port-Réal pour servir le prince Rhaegar, avait nommé gouverneur. Robert Baratheon avait parachevé la destruction des griffons après la guerre. Le cousin Ronald avait été autorisé à conserver son château et sa tête, mais il avait perdu son titre de lord, pour n’être plus désormais que le chevalier de la Griffonnière, et on lui avait confisqué neuf dixièmes de ses terres afin de les répartir entre des seigneurs circonvoisins qui avaient soutenu les revendications de Robert.

Ronald Connington était mort depuis des années. L’actuel chevalier de la Griffonnière, son fils Ronnet, était parti à la guerre dans le Conflans, racontait-on. Cela valait mieux. D’expérience, Jon Connington savait que les gens se battent pour ce qu’ils estiment leur appartenir, même ce qu’ils ont acquis par un vol. L’idée de célébrer son retour en tuant un membre de sa famille ne lui chantait guère. Le père de Ronnet le Rouge avait été prompt à profiter de la chute du seigneur son cousin, assurément, mais, à l’époque, son fils était un enfant. Jon Connington n’éprouvait même pas envers le défunt ser Ronald autant de haine qu’il l’aurait pu. La faute lui incombait.

À Pierremoûtier, par son arrogance, il avait tout perdu.

Robert Baratheon se cachait quelque part dans le bourg, blessé et seul. Jon Connington le savait, comme il savait que la tête de Robert au bout d’une pique mettrait instantanément un terme à la rébellion. Il était jeune et rempli d’orgueil. Comment en eût-il été autrement ? Le roi Aerys l’avait nommé sa Main et lui avait donné une armée, et il avait l’intention de prouver qu’il était digne de sa confiance, de l’amour de Rhaegar. Il tuerait de sa main le seigneur rebelle, et se taillerait une niche dans les chroniques historiques des Sept Couronnes.

Aussi fondit-il sur Pierremoûtier, bloqua-t-il la ville et lança-t-il des recherches. Ses chevaliers passèrent de maison en maison, enfonçant chaque porte, visitant chaque cave. Il avait même envoyé des hommes ramper dans les égouts ; pourtant, sans qu’il sût comment, Robert continuait à lui échapper. Les gens de la ville le cachaient. Ils le déplaçaient d’un refuge secret à un autre, toujours en avance d’une étape sur les hommes du roi. La ville entière était un nid de traîtres. Pour finir, ils avaient dissimulé l’usurpateur dans un bordel. Quel genre de roi fallait-il être, pour s’abriter derrière des jupes de femmes ? Et cependant, tandis que les recherches s’éternisaient, Eddard Stark et Hoster Tully s’abattirent sur la ville avec une armée rebelle. S’ensuivirent cloches et bataille, Robert émergea de son lupanar, épée à la main, et il avait failli occire Jon sur le parvis du vieux septuaire qui avait donné son nom à la ville.

Des années durant, par la suite, Jon Connington se répéta que la faute ne lui revenait pas, qu’il avait fait tout ce qu’on pouvait humainement faire. Ses soldats avaient fouillé chaque recoin et taudis, il avait offert pardons et récompenses, pris des otages qu’il avait suspendus dans des cages à corbeaux, jurant qu’ils n’auraient ni manger ni boire tant que Robert ne lui aurait pas été livré. Tout cela en vain. « Tywin Lannister en personne n’aurait rien pu accomplir de plus », avait-il soutenu un soir devant Cœurnoir, durant sa première année d’exil.

« En cela, tu te trompes, lui avait répliqué Myles Tignac. Lord Tywin ne se serait pas donné la peine de procéder à des fouilles. Il aurait incendié la ville et tout ce qui y vivait. Hommes et enfants, enfançons à la mamelle, nobles chevaliers et saints septons, porcs et putains, rats et rebelles, il aurait mis le feu à tout cela. Une fois les flammes retombées, quand ne seraient restées que cendres et braises, il aurait envoyé ses hommes à la recherche des ossements de Robert Baratheon. Plus tard, lorsque Stark et Tully seraient arrivés avec leur ost, il leur aurait offert à tous deux le pardon, qu’ils auraient accepté, avant de rentrer chez eux la queue basse. »