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Mais ils ont regardé Ned Stark de la même façon.

Elle devait bouger. Dévêtue, tondue, pieds nus, Cersei descendit avec lenteur les larges degrés de marbre. La chair de poule hérissa ses bras et ses jambes. Elle garda le menton haut, comme le devait une reine, et son escorte se déploya devant elle. Les Pauvres Compagnons bousculèrent des hommes pour ouvrir un passage à travers la foule, tandis que les Épées se rangeaient sur ses flancs. Les septas Unella, Moelle et Scolera suivaient. Derrière elles venaient les novices de blanc vêtues.

« Putain ! » gueula quelqu’un. Une voix de femme. Les femmes étaient toujours les plus cruelles, vis-à-vis des autres femmes.

Cersei l’ignora. Il y en aura d’autres, et de pires. Ces créatures n’ont pas de plus doux plaisir dans la vie que de railler leurs supérieurs. Faute de pouvoir leur imposer silence, elle devait feindre de ne pas les entendre. Elle ne les verrait pas non plus. Elle garderait les yeux rivés sur la Grande Colline d’Aegon à l’autre bout de la ville, sur les tours du Donjon Rouge ondoyant dans la lumière. C’était là qu’elle trouverait son salut, si son oncle avait respecté sa part du marché.

Il avait voulu tout cela. Lui et le Grand Moineau. Et la petite rose également, je n’en doute pas. J’ai péché et je dois expier, parader ma honte sous les yeux de tous les mendiants de la ville. Ils croient que cela brisera mon orgueil, que cela signera ma fin, mais ils se trompent.

Les septas Unella et Moelle se maintenaient à sa hauteur, la septa Scolera trottinant à leur suite, en agitant une cloche. « Honte, criait la vieille carne, honte à la pécheresse, honte, honte. » Quelque part sur la droite, une autre voix chantait en contrepoint, un vendeur de pains clamant : « Tourtes de viande, trois sous, elles sont chaudes, mes tourtes. » Le marbre était froid et lisse sous les pieds de la reine, et Cersei devait avancer avec précaution, de crainte de glisser. Leur trajet les mena devant la statue de Baelor le Bienheureux, debout, haut et serein sur son piédestal, son visage un modèle de bienveillance. Jamais à le voir on n’aurait deviné quel imbécile il avait été. La dynastie Targaryen avait produit autant de mauvais que de bons rois, mais aucun n’était aussi chéri que Baelor, ce pieux et doux roi-septon, qui aimait à parts égales le petit peuple et les dieux, et qui pourtant avait emprisonné ses propres sœurs. C’était miracle que la statue ne croulât point au spectacle de la poitrine nue de Cersei. Tyrion avait coutume de dire que le roi Baelor était terrifié par sa propre queue. Une fois, se souvenait Cersei, il avait chassé de Port-Réal toutes les putes. Il priait pour elles tandis qu’on les expulsait par les portes de la ville, racontaient les chroniques, mais refusait de les regarder.

« Traînée », hurla une voix. Encore une femme. Quelque chose s’envola de la foule. Un légume pourri. Brun et suintant, il fila au-dessus de sa tête pour s’écraser aux pieds d’un des Pauvres Compagnons. Je n’ai pas peur. Je suis une lionne. Elle continua d’avancer. « Tourtes chaudes, proclamait le petit boulanger. Achetez-les, mes tourtes chaudes. » La septa Scolera secouait sa cloche, en scandant : « Honte, honte, honte à la pécheresse, honte, honte. » Les Pauvres Compagnons leur ouvraient la voie, forçant avec leurs boucliers les hommes à s’écarter, délimitant un goulet étroit. Cersei suivait le trajet qu’ils lui indiquaient, gardant la nuque raide, les yeux sur le lointain. Chaque pas rapprochait d’elle le Donjon Rouge. Chaque pas l’amenait plus près de son fils et du salut.

La traversée de la place sembla durer un siècle, mais le marbre sous ses pieds céda enfin la place aux pavés, les boutiques, les écuries et les maisons se refermèrent tout autour d’eux et ils entamèrent la descente de la colline de Visenya.

Ici, la progression était plus lente. La rue était encaissée, les foules étroitement serrées. Les Pauvres Compagnons bousculaient ceux qui bouchaient le passage, en essayant de les faire s’écarter, mais ils ne pouvaient aller nulle part, et les gens à l’arrière de la foule poussaient en réaction. Cersei tenta de garder la tête droite, mais elle marcha dans quelque chose d’humide et de gras qui la fit déraper. Elle aurait pu tomber, mais la septa Unella lui attrapa le bras et la maintint debout. « Votre Grâce devrait faire attention où elle met les pieds. »

Cersei s’arracha à sa poigne. « Oui, septa », dit-elle d’une voix humble, bien que, sous le coup de la fureur, elle eût envie de lui cracher à la figure. La reine continua sa route, uniquement revêtue de chair de poule et d’orgueil. Elle chercha le Donjon Rouge, mais il était caché, à présent, dissimulé à son regard par les hauts bâtiments de chaque côté d’elle. « Honte, honte », scandait la septa Scolera, agitant sa cloche. Cersei essaya de presser le pas, mais se trouva vite bloquée par les dos des Étoiles devant elle et dut ralentir à nouveau. Tout de suite devant eux, un homme vendait des brochettes de viande rôtie dans une carriole, et la procession fit halte tandis que les Pauvres Compagnons l’évacuait du passage. À son apparence, Cersei soupçonnait la viande d’être du rat, mais son fumet emplissait l’air et la moitié des hommes autour d’eux mâchonnaient, leurs brochettes à la main, le temps de dégager suffisamment la rue pour que la reine reprît son périple. « Z’en voulez, Vot’ Grâce ? » lui lança un gars. C’était une brute épaisse aux yeux porcins, avec une bedaine immense et une barbe noire mal tenue qui lui rappelèrent Robert. Lorsqu’elle se détourna avec dégoût, il lui balança le bâton de sa brochette. Celui-ci frappa la reine à la jambe et rebondit sur le pavé, et la viande à demi cuite lui laissa sur la cuisse une macule de gras et de sang.

Ici, les cris retentissaient plus fort que sur la place, lui sembla-t-il, sans doute parce que la foule était beaucoup plus proche. « Putain » et « pécheresse » étaient les épithètes les plus fréquentes, mais on lui jetait également à la face « fouteuse de frère », « conne » et « traîtresse » et, de temps en temps, elle entendait quelqu’un gueuler les noms de Stannis ou de Margaery. Les pavés sous la plante de ses pieds étaient immondes, et l’espace si réduit que la reine ne pouvait même pas contourner les flaques. Personne n’est jamais mort de s’être mouillé les pieds, songea-t-elle pour se consoler. Elle voulait croire que les flaques n’étaient que de l’eau de pluie, mais le pissat de cheval était tout aussi probable.

D’autres détritus plurent sur elle, des fenêtres et des balcons : des fruits à demi gâtés, des seaux de bière, des œufs qui explosaient en une puanteur sulfureuse dès qu’ils se brisaient au sol. Puis quelqu’un jeta un chat crevé par-dessus les Pauvres Compagnons et les Fils du Guerrier. La carcasse percuta le pavé avec tant de force qu’elle éclata, projetant sur le bas des jambes de la reine entrailles et asticots.

Cersei continua d’avancer. Je suis aveugle, et sourde, et ce ne sont que des vers, se répéta-t-elle. « Honte, honte », chantaient les septas, « Marrons, chauds les marrons grillés », lançait un camelot. « La reine Connin ! » articula sur un ton solennel un ivrogne depuis un balcon au-dessus d’elle, levant avec moquerie une coupe à sa santé. « Rendons tous hommage aux nichons royaux ! » Les mots sont du vent, se dit Cersei. Des mots ne peuvent me faire aucun mal.