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Eugénie approuve d'un mouvement de tête las. Maman Bronto ratatinée n'est plus en mesure de s'amuser. Espèce en voie d'extinction. Elle change de sujet :

— J'ai observé Loïc pendant que tu dansais. J'ai l'impression qu'il y prend goût.

— C'est vrai, et pourtant, à la fin de chaque morceau, même en répétition, je vérifie qu'il est toujours dans la salle. J'ai encore l'angoisse de découvrir son fauteuil vide.

— Libère-toi de cette peur.

— S'il suffisait de le vouloir… Ce n'est pas à toi que je vais l'expliquer.

— C'est clair, j'ai la trouille de tout. À force de serrer les fesses, je crois que je suis capable de faire des cocottes en papier avec.

— Pas mal ! Essaie de tordre des fourchettes ; à défaut de sauver le théâtre, on pourra ouvrir un cirque.

— Dis-moi, puis-je te poser une question personnelle ?

— Je croyais que tu avais fini d'écrire.

— Cela ne concerne pas uniquement le spectacle…

— C'est vraiment perso ?

— Plutôt. Toi qui as fréquenté beaucoup de garçons…

— Ne me demande aucun chiffre, s'il te plaît, j'essaie d'oublier.

— Avec le recul, est-ce que ces relations t'ont été utiles ? Ces expériences t'ont-elles préparée à ce que tu vis avec Loïc ?

Juliette réfléchit.

— Utiles, non, même si elles étaient parfois très agréables sur le moment. Mais elles ne m'ont servi à rien pour ma relation avec lui. Ce n'est pas parce que tu as fait beaucoup de roller que tu sais faire du vélo !

— Tu parles d'une métaphore…

— Je veux dire que quand ça devient sérieux, tu es toujours une débutante. Ce qui a existé avant ne compte plus. Les petits jeux, les faux-semblants ne pèsent plus rien. J'ai tendance à oublier tous ces garçons. Avant, j'aimais y penser parce qu'ils me rassuraient. Je trouvais satisfaisant de savoir que j'étais capable de séduire. Quand tu es jeune, le monde entier te répète inlassablement qu'il n'y a ni vie ni accomplissement tant que tu n'es pas en couple. On te présente ça comme le but ultime de toute existence — surtout pour les femmes ! Alors tu veux d'abord vérifier que tu es capable d'en former un, pour te tranquilliser, pour te dire que c'est possible. Du coup, tu tentes, quitte à faire n'importe quoi. Mais on ne bâtit alors rien avec l'autre, on se sert de lui pour se construire soi-même.

— Comment as-tu la certitude qu'il se passe autre chose ?

— Quand tu vois plus loin que toi-même. Quand tu rencontres celui qui te distrait de ton nombril. Quand tu ne te regardes plus parce que tu ne vois que lui.

— C'est terrible, ma Juliette. J'ai l'impression d'être une jeune gourde et que c'est toi qui as toute l'expérience. Je n'ai jamais connu cette phase d'essai ou de découverte. Il n'y a eu que Victor.

— Quelle importance ? Pour moi, Loïc est le premier. Les autres ne m'ont servi qu'à l'attendre ! Toi, tu n'as pas eu à patienter. C'est une chance ! Faire comme tout le monde est sans intérêt. Ce qui compte, c'est de trouver celui qui te va, à ton rythme, à ta façon. C'est encore mieux si c'est lui qui te trouve ! Regarde Céline et son flic. Je crois bien qu'elle va sortir avec celui qui a failli la coffrer. C'est la vie !

Juliette marque une pause.

— Pourquoi me parles-tu de cela ? Tu te poses des questions sur Victor et toi ?

— Beaucoup.

— Un problème ?

— Aucun. Je crois qu'entre lui et moi, ça devient sérieux.

Elles éclatent de rire.

81

Victor se baisse pour jeter un œil au siphon du lavabo. Kévin n'en mène pas large. Noémie lui a maintes fois répété à quel point son père était pointilleux sur la plomberie. La pression n'est pas seulement dans les tuyaux.

Pour le jeune couple, recevoir les parents dans l'appartement qu'ils ont rénové constitue un examen de passage. Dès leur arrivée, les hommes sont partis de leur côté en parlant porte blindée, enduit et colle à papier peint, tandis que les filles passaient en revue mobilier, tapis et revêtement du canapé en évoquant l'angle de la lumière naturelle qui les éclaire.

Le père de Noémie se relève.

— Tu as fait du bon boulot. C'est propre. Chapeau.

Le jeune homme se détend.

— Merci, monsieur.

— Partons sur de bonnes bases : il y a des chances pour que tu sois le père de mes petits-enfants, alors appelle-moi Victor, s'il te plaît.

— O.K.

— Par contre, si un jour tu m'appelles Papy, je t'explose.

Victor désigne l'aménagement sur le côté de la douche.

— Le placard dans l'angle, c'est malin.

— Une idée de Noémie.

Victor n'en finit pas de passer la main sur les peintures pour s'assurer qu'elles sont bien lisses. Il détaille les joints de carrelage, la cabine de douche. Il fait même couler l'eau des robinets. Kévin commence à trouver l'inspection un peu longue.

— Si vous avez fini, on pourrait peut-être repasser au salon. Pour fêter votre venue, j'ai pris une bonne bouteille de whisky.

— C'est gentil, mon grand, mais on va rester encore un peu ici.

Kévin est surpris mais n'ose rien dire. Victor s'attarde encore sur quelques détails puis finit par s'asseoir par terre.

— Qu'est-ce que vous faites ?

— Crois-moi, ça risque de durer un moment. Je sais que ça peut paraître idiot, mais on va sagement attendre ici qu'elles viennent nous chercher.

— Dans la salle de bains, tous les deux ?

— Exactement. J'adore m'enfermer avec des garçons dans les salles de bains. Pas toi ?

Victor tapote le tapis moelleux en éponge pour que le compagnon de sa fille vienne s'y installer. Devant la mine ahurie du jeune homme, il explique :

— Elles ne se sont pas parlé depuis un bon moment. Laissons-leur le temps de se retrouver.

Le jeune homme s'assoit.

— C'est pas faute d'essayer de vous inviter…

— Je sais. Vous n'y êtes pour rien. Eugénie a toujours été très proche des enfants, et les voir s'éloigner pour quitter la maison n'a pas été simple. Je suppose que cela a marqué pour elle la fin d'une époque, et peut-être trouvé un écho avec la perte de ses propres parents. Elle n'a pas très bien réagi. Je n'aime pas parler de dépression, mais je crois qu'elle nous en a fait une. Puis vous vous êtes installés Noémie et toi. Ça l'a encore plus perturbée.

— Pas vous ?

— Si, bien sûr. Mes enfants me manquent au quotidien, mais je me souviens que je suis moi aussi parti de chez mon père et ma mère. C'est votre tour ! Cela ne rend pas les choses plus faciles, mais on relativise. Il faut s'adapter. Tu sais, Kévin, la période n'a pas été simple pour nous : fin de carrière, le temps qui passe…

— Je comprends.

— Non, tu ne comprends pas, et tant mieux. Tu as l'âge de construire et d'espérer. Ne te complique pas avec des problèmes qui ne sont pas de ton âge. Savoure ton présent ! Prends le temps de paniquer pour tes tout petits découverts à la banque, révolte-toi parce que ton joli polo près du corps ne met pas suffisamment en valeur tes pectoraux, pétoche en te demandant si tu feras un bon père… Crois-moi, je ne suis pas jaloux. Quand je pense au temps que l'on perd avec des trucs dont on n'a plus rien à foutre ensuite…

— Vous vous souvenez de cette époque-là ?

— C'était avant l'invention de la roue. Les continents ne s'étaient même pas encore séparés. À la pointe de l'Italie, il y avait l'Australie. Tu imagines ? Syracuse-Perth en vingt minutes de marche. On pouvait aller fouiller dans les poches des kangourous à pied. C'était sympa. En ces temps reculés, on croyait dur comme l'âge de fer que si on arrivait à attraper la foudre pour l'enfermer dans un pot, notre fortune serait faite pour le restant de nos jours. J'ai un copain qui est mort en essayant. Un carnage. Juste avant il était beau, musclé, avec des yeux magnifiques comme les tiens et tout de suite après, il ressemblait à un vieux cookie cramé.