Les tableaux suivants s'enchaînent, les destins se dessinent, les vies se déroulent. Le public ne montre aucun signe de lassitude, bien au contraire. Il ne veut pas que cette histoire s'achève. Pourtant, il est temps. La dernière scène arrive.
Norbert est revenu sur son banc. Son costume est usé, il se tient voûté, il a les cheveux blancs et porte des lunettes. Auprès de lui, dans le bac à sable, trois enfants jouent. Ils sont la prolongation de son histoire, sa fierté, et son plus grand bonheur.
Le temps ne semble pas avoir de prise sur Laura, qui chante comme au premier soir. Alors que des notes de musique résonnent en ordre dispersé, un à un, les protagonistes apparaissent dans le square pour interpréter l'ultime chanson. Les voix se conjuguent, se répondent, et chacun chante cette vie qui pourrait être la nôtre. Telle est l'inestimable valeur des fables. Les personnages s'écartent. Au milieu des siens, Norbert ne bouge plus. Cette fois, il n'est pas endormi, et son rêve durera toujours.
Au refrain final, dans un chœur que même les machinos et ceux de la régie entonnent, les comédiens se prennent la main. Ils avancent sur le devant de la scène. Lorsque la dernière note du dernier accord s'envole sous les ors du théâtre, la salle se lève et fait trembler les murs. Partout, depuis la nuit des temps, c'est cette énergie-là qui se dégage lorsque les humains éprouvent ensemble les mêmes émotions. Laura est au premier rang ; elle fait signe à Arnaud de la rejoindre sur le plateau pour l'aider à soutenir Norbert. Céline et Juliette poussent Eugénie dans la lumière.
Eugénie sent que des gens la touchent, l'agrippent, l'embrassent. Ils la soulèvent littéralement. Les hurlements de ses compagnons et les ovations de la salle se confondent. Tous les soleils d'Arnaud l'éblouissent. Elle a bien fait de ne pas sauter. Elle a bien fait d'avoir des idées stupides. Elle a bien fait de faire confiance.
On la presse de saluer à nouveau, mais elle ne contrôle même plus son visage. Elle espère sourire, mais si ça se trouve elle pleure. Même Norbert fait preuve d'une meilleure maîtrise de lui-même. Ce n'est pas grave.
Tout à coup, alors que les applaudissements sont loin de retomber, Olivier fait irruption sur la scène dans un costume de clown qui ne fait pas du tout partie du spectacle. Eugénie se demande ce qui lui prend. Et pourquoi Victor s'enfuit-il en hurlant alors que son complice tente de se jeter sur lui ?
Dans la vie comme sur une scène, rien n'est jamais gagné, rien n'est jamais perdu. Les belles choses n'arrivent pas une seule fois dans une vie.
87
La porte s'ouvre et le vent s'engouffre. Elle s'avance. Il fait nuit, un peu froid. Devant la pleine lune qui brille au-dessus des toits hérissés d'antennes et de cheminées, Eugénie prend une profonde inspiration. Elle écarte lentement les bras, telle une prêtresse antique. Après ce qu'elle a surmonté, alors que s'esquisse enfin la promesse d'un futur, ce geste a tout d'une ouverture au monde. Elle fait signe à Céline et Juliette de lui donner la main.
— Venez, les filles.
— Ne t'approche pas davantage du bord, avertit Céline.
— Rien de fâcheux ne nous arrivera ce soir, répond la gardienne.
— Tout le monde nous attend en bas, ajoute Juliette.
— Je ne demande que quelques minutes.
Les trois amies se tiennent côte à côte, non loin du vide. Eugénie s'incline bien bas devant le panorama sombre et bleuté qui s'étend à perte de vue. Saluer la vie comme on salue un public. Merci pour tout.
Quoi qu'il advienne, cette soirée a changé son destin.
Les mains se séparent, et Céline s'empresse de se réfugier auprès d'Anthony, qui se tient en retrait, pendant que Loïc accueille sa danseuse près de la porte.
Victor s'approche et se glisse derrière sa femme.
— C'est d'ici que tu as voulu en finir ?
— C'est d'ici que je me suis envolée.
Un souffle de vent les enveloppe.
— Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?
— On continue, Victor. On tient la place et on donne tout ce que l'on peut.
— Ai-je le droit de faire l'imbécile ?
— C'est essentiel. Je compte sur toi.
Il referme ses bras sur elle, niche son nez dans son cou et ferme les yeux.
Et pour finir…
Merci de m'avoir suivi jusqu'à ces pages. Heureux de vous y retrouver. Ce rendez-vous constitue pour moi un moment étrange, une sorte de faille temporelle pendant laquelle j'ai le droit de m'adresser à vous autrement, plus proche, sans aucun filtre. Une fenêtre rare, une fois par an — tout l'inverse d'une éclipse, plutôt un coin de ciel bleu dans une trouée nuageuse.
De ma modeste place, achever cette histoire restera un souvenir très particulier. Les derniers mots de la dernière scène, le matin très tôt, comme toujours, mais avec cette fois quelque chose d'encore plus fort. En fait, je n'ai jamais été aussi triste d'écrire le mot « Fin ». J'ai énormément aimé ce théâtre et tous ceux avec qui j'y ai vécu. J'espère que vous aussi.
Heureusement, le retour à la réalité se fait en votre compagnie. Donc, tout va bien.
Je souhaite dédier ce livre à ceux — musiciens, auteurs, réalisateurs, peintres, sculpteurs… — qui vivent pour partager des émotions, et à ceux qui ont envie de les recevoir. Je vous vois déjà sourire. Vous vous dites qu'en cumulant ces deux catégories, je touche la totalité de la population du monde. Détrompez-vous. Certains n'ont que faire de partager, et d'autres n'ont pas envie de ressentir. Observez autour de vous. Bien qu'étant théoriquement l'apanage de notre espèce, l'empathie et l'élan ne sont pas universels. C'est donc aux rêveurs que je rends un hommage affectueux, ainsi qu'à ceux qui les croient.
Dans une époque aussi troublée que la nôtre, alors que les repères se brouillent sans cesse, il est d'autant plus important de savoir pourquoi l'on fait les choses. Réduire l'écart entre le discours et l'acte. Découvrir qui l'on est vraiment et l'accepter. Trouver sa place. Je crois qu'il faut d'abord en passer par ces étapes cruciales avant de bénéficier d'une véritable liberté d'action. Pour ceux qui ont la chance d'y parvenir avant d'avoir épuisé leurs forces, vient ensuite le temps de l'action sincère, celle qui dépasse ce que l'on est pour aller vers ce que l'on croit. J'en suis là. Il m'aura fallu suivre un chemin tortueux, jalonné de rencontres merveilleuses ou douloureuses et de leçons du même genre, pour parvenir jusqu'à vous.
Je n'ai pas l'intention d'étaler ma vie, mais je souhaite vous confier une anecdote qui peut-être, soulèvera en vous les questions essentielles qu'elle réveille encore en moi. Dans le parcours du combattant qu'il nous faut tous suivre pour espérer nous sentir un jour en paix avec nous-mêmes, j'ai connu quelques étapes qui m'ont littéralement configuré, et si vous le permettez, j'aimerais vous confier la première de toutes.
J'avais à peine dix ans. J'habitais rue du Clos-Lacroix, et l'école primaire à laquelle je me rendais tous les jours se trouvait dans une rue parallèle située immédiatement derrière. Les deux voies étaient à l'époque reliées par une large bande de terrain en friche planté d'arbres fruitiers dont on se gavait au fil des saisons. Pour gagner du temps, je coupais souvent par ce raccourci secret auquel on accédait par le jardin de nos adorables voisins. C'était le territoire de notre petite bande, où les plus âgés d'entre nous ont construit des cabanes fabuleuses. Un monde en soi, dont personne ne réussissait jamais à nous déloger !
Un jour, en sortant de l'école, j'allais m'y engager lorsqu'un copain m'a demandé s'il pouvait m'accompagner. Il ne l'avait jamais fait. Et même si nous nous entendions bien, il ne faisait pas partie du groupe pour qui ce territoire était un sanctuaire. Ma mère m'attendait. Je lui ai dit que je devais rentrer chez moi. Il m'a simplement répondu : « pas moi ». J'ai cru qu'il allait pleurer, debout dans la rue. À cet âge-là, pas question de laisser un pote chialer devant tout le monde, c'est une honte insupportable, une infamie que l'on doit éviter même à son pire ennemi. Je l'ai alors entraîné avec moi jusqu'au milieu de la jungle des cerisiers, pommiers et pruniers, et nous nous sommes assis sur un tronc abattu.