— Qu’est-ce que c’est ?
— Une bataille, apparemment, répondit Horza en surveillant les écrans.
Le volume d’espace concerné se trouvait à peu près entre eux et le Monde de Schar ; l’itinéraire direct depuis Vavatch le traversait de part en part. La TAC se trouvait à une année-lumière et demie du théâtre des hostilités, donc trop loin pour se faire repérer (sauf par un scanner-sonde à faisceau étroit), ce qui leur garantissait une certaine sécurité ; mais en observant les lointaines bouffées de radiations et en sentant la Turbulence chevaucher les moutonnements de l’espace perturbé, Horza eut tout à coup la nausée ; il avait la sensation d’être vaincu d’avance.
— Sphère-message, annonça Wubslin en indiquant l’écran d’un mouvement de tête.
En effet, un signal se distinguait progressivement du bruit de fond des radiations ; les mots se formaient par grappes de lettres, tel un champ où petit à petit poussent et fleurissent des plantes. Après quelques hésitations, le signal – qui n’était pas seulement brouillé par le bruit de fond de la bataille, mais volontairement crypté – fut suffisamment complet pour que le message devienne lisible.
APPAREIL TURBULENCE ATMOSPHÉRIQUE CLAIRE. JONCTION AVEC UNITÉS QUATRE-VINGT-TREIZIÈME FLOTTE.
DESTINATION/S. 591134.45 MID. AUCUN DANGER.
— Zut, souffla Horza.
— Ça veut dire quoi ? interrogea Wubslin, qui se mit à entrer les chiffres fournis par l’écran dans l’ordinateur de navigation. Oh ! fit-il en se rasseyant. Ce sont les coordonnées d’une étoile voisine. Je suppose qu’ils veulent qu’on se rejoigne à mi-chemin entre elle et…
Il reporta son regard sur l’écran principal.
— C’est ça, fit Horza en contemplant le signal d’un œil attristé.
Ce devait être un faux. Rien ne prouvait que ce message émanât bien des Idirans : ni chiffre, ni code de classe, ni vaisseau-source, ni signataire ; rien qui vînt l’authentifier.
— C’est les types à trois pattes qui nous envoient ça ? demanda encore Wubslin. (Il appela un affichage holo sur un autre écran, où apparurent des étoiles entourées par un fin réseau de cercles concentriques de couleur verte.) Hé ! Mais on n’en est plus très loin !
— Ah bon ? s’enquit Horza, qui ne quittait pas des yeux les incessantes explosions de lumière engendrées par la bataille.
Il entra quelques chiffres dans le système de pilotage de la TAC, qui détourna aussitôt son nez pour serrer de plus près la direction du Monde de Schar. Wubslin regarda le Métamorphe.
— Tu crois que ça ne vient pas vraiment d’eux ?
— Non. (Les radiations s’affaiblissaient. L’affrontement semblait toucher à sa fin ou tout au moins marquer une pause.) M’est avis que si on se pointe au rendez-vous, on va se retrouver nez à nez avec une UCG… ou un nuage d’EAM.
— D’EAM ? Tu veux dire le truc avec lequel ils ont réduit Vavatch en poussière ? (Wubslin eut un sifflement admiratif.) Eh bien, non merci.
Horza éteignit l’écran où s’affichait le message.
Moins d’une heure plus tard, tout recommença : sphères de radiations, perturbations résultant de gauchissements, et cette fois-ci il y eut deux messages, l’un demandant à la TAC de ne pas tenir compte du premier, l’autre fixant un nouveau point de rendez-vous. Tous deux semblaient authentiques, tous deux comportaient le mot « Xoralundra ». Mâchant toujours la bouchée qu’il s’apprêtait à avaler au moment où l’alarme avait été donnée pour la deuxième fois, Horza poussa un juron. Un troisième message apparut ; personnellement adressé au Métamorphe, il l’enjoignait de ne pas tenir compte des deux précédents signaux et indiquait à la TAC les coordonnées d’un nouveau point de rendez-vous.
Horza lança un cri de rage et des bribes de nourriture mâchonnée atterrirent sur l’écran de contrôle. Puis il éteignit le communicateur à large spectre et retourna au mess.
— Quand est-ce qu’on arrive à la Barrière de la Sérénité ?
— Dans quelques heures. Une demi-journée au plus.
— Tu es inquiet ?
— Mais non. J’y suis déjà allé. Et toi ?
— Si tu dis que tout ira bien, je te crois.
— Tout devrait bien se passer.
— Tu connais encore des gens là-bas ?
— Je n’en suis pas certain. Il y a de cela plusieurs années. On ne renouvelle pas très souvent le personnel, mais il y a des gens qui s’en vont d’eux-mêmes. Non, vraiment, je ne sais pas. On verra bien.
— Il y a bien longtemps que tu n’as pas vu de membres de ton espèce, n’est-ce pas ?
— C’est vrai. Depuis que je suis parti de là-bas.
— Tu n’es pas impatient de retrouver les tiens ?
— Peut-être.
— Horza… Écoute, je sais bien qu’on ne doit pas poser de questions à l’autre… sur tout ce qui a précédé notre rencontre à bord de la TAC, toi et moi ; c’est moi-même qui te l’avais demandé. Mais ça, c’était avant… Beaucoup de choses ont changé depuis, et…
— C’était pourtant entendu comme ça, non ?
— Tu veux dire que tu ne veux toujours pas en parler ?
— Possible. Je ne sais pas. Tu veux me poser des questions sur… ?
— Non. (Elle lui posa la main sur les lèvres. Il en sentit le contact dans l’obscurité.) Non, ce n’est pas la peine. Je m’en moque, ça n’a pas d’importance.
Il prit place dans le siège central. Wubslin occupait celui du mécanicien de bord, à sa droite, Yalson étant assise à sa gauche. Les autres s’entassaient derrière. Horza avait autorisé Balvéda à se joindre à eux : il ne voyait pas vraiment comment elle aurait pu agir sur les événements qui les attendaient maintenant. Quant au drone, il flottait au plafond.
La Barrière de la Sérénité se rapprochait. Elle leur présentait droit devant un champ-miroir d’une journée-lumière de diamètre environ, brusquement apparu sur l’écran alors qu’ils se trouvaient à une heure de la barrière proprement dite. Wubslin craignait qu’il ne dévoilât leur position, mais Horza, lui, savait que le champ-miroir n’existait que pour les capteurs de la TAC. Ces derniers étaient les seuls capables de percevoir quoi que ce fût à cet endroit-là.
À cinq minutes de distance, tous les écrans devinrent noirs. Horza avait averti les autres, mais ne s’en sentit pas moins anxieux et comme frappé de cécité lorsque cela se produisit.
— Tu es sûr que c’est normal ? demanda Aviger.
— C’est le contraire qui m’inquiéterait, lui dit Horza.
Quelque part derrière lui, le vieil homme remua.
— Je trouve ça incroyable, dit Dorolow. Cette créature est quasiment un dieu. Je suis sûre qu’elle sait percevoir notre état d’esprit, nos pensées. Je le sens déjà.
— En réalité, il s’agit simplement d’un ensemble d’éléments autoréférentiels qui…
— Balvéda ! coupa Horza en se retournant vers la femme de la Culture.
Celle-ci s’interrompit et plaqua une main sur sa bouche. Ses yeux lançaient des éclairs. Horza revint à l’écran vide.
— Quand est-ce que ce truc va…, commença Yalson.