À APPAREIL NON IDENTIFIÉ, afficha l’écran en toutes sortes de langues.
— Ça y est, dit Neisin, que Dorolow fit instantanément taire.
— Présent ! fit Horza en marain dans le communicateur à faisceau étroit.
Les autres langues disparurent de l’écran.
VOUS APPROCHEZ DE LA PLANÈTE APPELÉE MONDE DE SCHAR, PLANÈTE DES MORTS DES DRA’AZON. ACCÈS LIMITÉ AU-DELÀ DE CE POINT.
— Je sais. Mon nom est Bora Horza Gobuchul. Je désire revenir sur le Monde de Schar pour une courte période. J’en dépose respectueusement la requête.
— Beau parleur ! jeta Balvéda.
Horza lui décocha un bref regard. Le communicateur ne transmettait que ses propres paroles, mais la jeune femme ne devait pas oublier son statut de prisonnière.
VOUS ÊTES DÉJÀ VENU.
Horza ne réussit pas à déterminer s’il s’agissait ou non d’une question qui lui était posée.
— Je suis déjà venu sur le Monde de Schar, confirma-t-il. Je faisais partie des sentinelles Métamorphes.
Il lui parut inutile d’apporter une précision de nature temporelle ; pour les Dra’Azon, tout était « maintenant », encore que leur langue comportât des temps grammaticaux. L’écran devint vierge, puis répéta :
VOUS ÊTES DÉJÀ VENU.
Horza fronça les sourcils et se demanda ce qu’il fallait répondre. Balvéda marmotta :
— Manifestement sénile, irrécupérable.
— Je suis déjà venu, reprit Horza.
Le Dra’Azon sous-entendait-il que, puisqu’il était déjà venu, il n’avait plus droit de cité sur le Monde de Schar ?
— Je sens la créature, je sens sa présence, chuchota Dorolow.
IL Y A D’AUTRES HUMAINS AVEC VOUS.
— Merci beaucoup, commenta le drone Unaha-Closp, quelque part au plafond.
— Vous voyez ? dit Dorolow d’une voix presque larmoyante.
Horza entendit Balvéda émettre un reniflement de mépris. Dorolow oscilla légèrement ; Aviger et Neisin durent la retenir et l’empêcher de tomber.
— Je n’ai pas pu les déposer en chemin, déclara Horza. Je sollicite votre indulgence. Si nécessaire, ils demeureront à bord de ce navire.
CE NE SONT PAS DES SENTINELLES. ILS APPARTIENNENT À UNE AUTRE ESPÈCE HUMANOÏDE.
— Moi seul dois atterrir sur le Monde de Schar.
L’ACCÈS EST LIMITÉ.
Horza soupira.
— Je demande pour moi seul la permission d’atterrir.
POURQUOI VENEZ-VOUS SUR LE MONDE DE SCHAR ?
Horza hésita. Il entendit Balvéda renifler à nouveau, puis répondit :
— Je suis à la recherche d’un être qui s’y trouve.
QUE RECHERCHENT LES AUTRES ?
— Ils ne cherchent rien. Ils m’accompagnent.
ILS SONT LÀ.
— Ils… (Horza s’humecta les lèvres. Ce qu’il avait préparé en vue de ce moment, ses réflexions préliminaires, tout se révélait vain.) Ils ne sont pas là de leur plein gré. Mais je n’avais pas le choix. Il fallait que je les emmène avec moi. Si vous le désirez, ils resteront à bord de cet appareil, en orbite autour du Monde de Schar, ou plus loin encore dans la zone de la Barrière de la Sérénité. J’ai une combinaison, je peux donc…
ILS SONT ICI CONTRE LEUR VOLONTÉ.
Horza n’avait encore jamais vu de Dra’Azon couper la parole à son interlocuteur. Ce n’était peut-être pas de bon augure.
— Les… circonstances sont… complexes. Certaines espèces de la galaxie sont en guerre. Les possibilités se font rares. On fait des choses qu’on n’envisagerait même pas en temps normal.
LA MORT EST ICI.
Horza fixa les mots inscrits sur l’écran. Il avait l’impression qu’ils le clouaient sur place. Le silence régna quelques instants sur la passerelle. Puis il entendit deux ou trois de ses compagnons remuer gauchement derrière lui.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’enquit le drone Unaha-Closp.
— Euh… Ah bon ? fit Horza.
La phrase, rédigée en marain, se maintint sur l’écran. Wubslin pianota sur son côté du tableau de bord, actionnant des boutons qui, en temps normal, auraient dû contrôler l’affichage de ses écrans ; or, ceux-ci répétaient tous le message de l’écran principal. Le mécanicien était crispé sur son siège. Horza s’éclaircit la voix et dit :
— On s’est battu non loin d’ici. Il y a eu un affrontement. Juste avant notre arrivée. Il dure peut-être encore. La mort s’y trouve peut-être.
LA MORT EST ICI.
— Ooh…, fit Dorolow avant de s’affaisser dans les bras de Neisin et Aviger.
— On devrait la transporter au mess, fit Aviger en regardant Neisin. Il faut l’allonger.
— Bon, très bien, répondit ce dernier en examinant rapidement le visage de la jeune femme.
Dorolow paraissait inconsciente.
— Je suis peut-être en mesure de…, commença Horza. (Puis il expira profondément.) Si la mort est là, je peux peut-être l’arrêter. Je peux peut-être empêcher qu’elle progresse.
BORA HORZA GOBUCHUL.
— Oui ? s’étrangla Horza.
Aviger et Neisin transportèrent le corps inerte de Dorolow dans la coursive menant au mess. L’écran se modifia :
VOUS ÊTES À LA RECHERCHE DE LA MACHINE RÉFUGIÉE.
— Ha-ha ! fit Balvéda en se détournant et en cachant son sourire derrière sa main.
— Merde ! fit Yalson.
— Notre dieu n’est pas si bête que ça, finalement, observa Unaha-Closp.
— Oui, déclara sèchement Horza. (À quoi bon jouer la comédie maintenant ?) En effet, c’est vrai. Mais je crois…
VOUS POUVEZ APPROCHER.
— Comment ! s’exclama le drone.
— Youpi ! fit Yalson en croisant les bras et en s’adossant à la cloison.
Neisin revint et s’immobilisa en apercevant l’écran.
— Ça a été rapide, constata-t-il en s’adressant à la jeune femme. Qu’est-ce qu’il a dit pour obtenir ce résultat ?
Yalson se contenta de secouer la tête. Horza se sentit infiniment soulagé. Il examinait tour à tour chacun des mots inscrits sur l’écran comme s’il craignait que ce message laconique ne contienne quelque part une négation cachée. Puis il sourit et dit :
— Merci. Dois-je atterrir seul ?
VOUS POUVEZ APPROCHER.
LA MORT EST ICI.
CECI EST UN AVERTISSEMENT.
— Quel genre de mort ? s’enquit Horza. (La sensation de soulagement s’évanouit ; les déclarations du Dra’Azon à propos de la mort lui faisaient froid dans le dos.) Où est-elle ? Qui frappe-t-elle ?
L’écran se modifia à nouveau : les deux premières lignes disparurent. On lisait à présent, tout simplement :
CECI EST UN AVERTISSEMENT.
— Personnellement, déclara lentement Unaha-Closp, je n’aime pas beaucoup ça.
Sur quoi les écrans revinrent à la normale. Wubslin soupira et se décontracta. Le soleil du système auquel appartenait le Monde de Schar étincelait devant eux, à moins d’une année-lumière standard de distance. Horza chercha les chiffres exacts sur l’ordinateur de navigation, dont le moniteur venait de reprendre vie en même temps que les autres pour afficher ses séries de nombres, ses graphiques et ses hologrammes. Puis le Métamorphe s’enfonça dans son siège.
— On est passés, fit-il. On est bel et bien de l’autre côté de la Barrière de la Sérénité.
— Alors rien ne peut plus nous atteindre, c’est ça ? demanda Neisin.
Horza contempla sur l’écran l’unique naine jaune, qui se manifestait en son centre sous la forme d’un point lumineux à l’éclat stable et vif ; quant aux planètes, elles étaient encore invisibles. Il acquiesça.
— Non, rien. En tout cas, rien qui se trouve à l’extérieur.
— Formidable. Je crois que je vais fêter ça en buvant quelque chose.