Neisin adressa un hochement de tête à Yalson, puis pivota afin d’engager sa silhouette longiligne dans l’encadrement de la porte.
— Qu’est-ce que ça voulait dire, d’après toi ? Que tu es le seul à pouvoir atterrir ou qu’on peut tous y aller avec toi ? interrogea Yalson.
Sans quitter l’écran des yeux, Horza secoua la tête.
— Je l’ignore. On va se placer en orbite, puis contacter la base Métamorphe juste avant d’entrer dans l’atmosphère. Si ça ne plaît pas à M. Maître-à-bord, il nous le fera bien savoir.
— Tu as donc décrété qu’il était de sexe mâle, remarqua Balvéda juste au moment où Yalson demandait :
— Pourquoi ne pas les contacter maintenant ?
— Cette histoire de mort ne me dit rien qui vaille.
Il se tourna vers la jeune femme. Balvéda se tenait à ses côtés ; quant au drone, il s’était légèrement abaissé pour rester suspendu à hauteur d’yeux.
— Simple précaution. Je ne veux rien révéler prématurément. (Il reporta son regard sur la femme de la Culture.) Aux dernières nouvelles, la transmission périodique en provenance du Monde de Schar était prévue pour arriver il y a quelques jours. Tu ne saurais pas par hasard si quelqu’un l’a captée ?
Il sourit à Balvéda, l’air de ne pas vraiment attendre de réponse, ou tout au moins de réponse fiable. Elle garda les yeux fixés au plancher ; puis elle regarda Horza, qui crut la voir hausser les épaules.
— Si, répondit-elle. Je sais. Elle n’a pas eu lieu.
Horza continua de la regarder fixement. L’autre ne baissa pas les yeux. Yalson les observait tour à tour. Au bout d’un moment, le drone Unaha-Closp annonça :
— Franchement, tout ceci ne m’inspire guère confiance. À mon avis, nous devrions… (Il surprit le regard noir que lui lança Horza et s’interrompit.) Hmm… bref, peu importe pour l’instant, reprit-il avant de s’éloigner latéralement en direction de la porte, par laquelle il disparut.
— On dirait que tout va bien, déclara Wubslin, qui ne semblait s’adresser à personne en particulier. Oui, tout est normal à bord, maintenant.
Il se retourna et sourit aux trois autres.
Ils étaient venus le chercher. Il se trouvait dans un gymnase, en train de jouer au flotteballe. Il se croyait en sécurité, entouré d’amis de toutes parts (l’espace d’une seconde, ceux-ci parurent voleter devant lui tel un nuage d’insectes, puis il repoussa cette vision en éclatant de rire, attrapa le ballon, le lança et marqua un point). Mais c’était là qu’ils étaient venus le chercher. Il les avait vus arriver ; ils étaient deux. Ils avaient surgi dans le gymnase sphérique aux parois nervurées, sur le seuil d’une ouverture donnant sur un étroit conduit d’aération. Ils portaient des capes d’une couleur indéfinissable et étaient venus tout droit vers lui. Il avait voulu s’envoler, mais son harnais moteur ne répondait plus. Il était bloqué dans les airs, incapable de se déplacer dans quelque direction que ce fût. Il tenta de battre des bras et de se dégager de son harnais pour pouvoir le leur lancer au visage – peut-être dans l’espoir de les atteindre, mais surtout pour se propulser dans la direction opposée… Mais, à ce moment-là, ils s’emparèrent de lui.
Autour de lui, personne ne semblait avoir rien remarqué ; alors il se rendit brusquement compte que ces gens n’étaient pas ses amis, qu’en fait il n’en connaissait pas un seul. Ils le prirent par les bras et, en un clin d’œil, sans rien longer ni traverser mais en lui faisant tout de même sentir qu’il avait emprunté un passage invisible tournant à angle droit et qui était toujours là, encore qu’invisible, ils se retrouvèrent dans une zone de ténèbres. Il détourna les yeux, et leurs capes sans couleur définie apparurent dans l’obscurité. Il était impuissant, comme prisonnier de la pierre, mais il pouvait voir et respirer.
— Au secours !
— Nous ne sommes pas ici pour te porter secours.
— Qui êtes-vous ?
— Tu le sais très bien.
— Mais pas du tout !
— Alors, nous ne pouvons pas te le dire.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— C’est toi que nous voulons.
— Pourquoi ?
— Pourquoi pas ?
— Mais pourquoi moi ?
— Tu n’as personne.
— Quoi ?
— Tu n’as personne.
— Que voulez-vous dire ?
— Pas de famille, pas d’amis…
— … ni religion ni croyances…
— Ce n’est pas vrai !
— Comment peux-tu le savoir ?
— Je crois en…
— En quoi ?
— En moi !
— Cela ne suffit pas.
— De toute façon, tu ne le trouveras jamais.
— Hein ? Trouver quoi ?
— Assez. Procédons.
— Qu’allez-vous me faire ?
— Te prendre ton nom.
— Je…
Alors ils vinrent tous deux fouiller dans son crâne, et ils lui prirent son nom.
Il hurla.
— Horza !
Yalson lui secoua la tête, qui alla cogner contre la cloison jouxtant l’étroite couchette. Il se réveilla tout bredouillant ; un gémissement mourait sur ses lèvres. Il sentit un instant son corps se contracter tout entier, puis se détendre.
Il tendit les mains et effleura la peau duveteuse de sa compagne. Celle-ci lui enserra la nuque et le plaqua contre sa poitrine. Il ne dit mot, mais son cœur ralentit petit à petit pour adopter le rythme de celui de Yalson. Elle le berça doucement, puis repoussa légèrement sa tête, se pencha et l’embrassa sur la bouche.
— Ça va maintenant, lui dit-il. Ce n’était qu’un cauchemar.
— Qu’est-ce qu’il t’arrivait ?
— Oh, rien.
Il reposa la tête sur la poitrine de la jeune femme et la nicha entre ses seins, tel un gros œuf fragile.
Horza avait enfilé sa combinaison. Wubslin occupait son siège habituel. Yalson avait pris celui du copilote. Tous étaient en combinaison. Le Monde de Schar emplissait l’écran en face d’eux : les capteurs ventraux de la TAC visaient directement sa sphère blanc et gris et leur en transmettaient un grossissement.
— Encore, ordonna Horza.
Wubslin transmit pour la troisième fois le message enregistré.
— Peut-être que le code a changé, fit Yalson en surveillant l’écran.
Elle avait coupé très court ses cheveux, qui formaient à présent une toison d’un centimètre d’épaisseur, donc à peine plus épaisse que son duvet corporel. En plus de ses sourcils proéminents, cela lui donnait un air menaçant qui contrastait violemment avec la petitesse de sa tête dans le grand col ouvert de sa combinaison.
— C’est la tradition, rétorqua Horza. Il s’agit davantage d’un rituel que d’un code. S’ils l’entendent, ils le reconnaîtront.
— Et tu es sûr qu’on émet dans la bonne direction ?
— Mais oui, fit-il en s’efforçant de conserver son calme.
Il y avait moins d’une demi-heure qu’ils étaient en orbite stationnaire au-dessus du continent renfermant les tunnels souterrains du Complexe de Commandement. La quasi-totalité de la planète était recouverte de neige. La péninsule longue de mille kilomètres où le réseau de tunnels s’avançait loin dans la mer était prise dans les glaces. Le Monde de Schar était entré sept mille ans plus tôt dans une de ses ères glaciaires périodiques, et l’océan n’apparaissait à l’air libre que sur une bande relativement mince autour de l’équateur, entre les tropiques légèrement instables de la planète. Il y formait une ceinture gris acier qu’on apercevait de temps à autre entre les tourbillons de nuages orageux.