Ils se trouvaient à vingt-cinq mille kilomètres d’altitude au-dessus de la surface enneigée, et leur communicateur dirigeait son faisceau sur une zone circulaire de quelques dizaines de kilomètres de diamètre, en un point situé à mi-chemin entre les deux bras de mer gelés ceignant la péninsule. Là s’ouvrait l’entrée des tunnels ; là vivaient les Métamorphes. Horza savait pertinemment qu’il ne pouvait pas se tromper ; pourtant, ils ne recevaient aucune réponse.
La mort est ici, ne cessait-il de se répéter. L’atmosphère glacée de la planète semblait s’infiltrer jusque dans ses os.
— Toujours rien, constata Wubslin.
— Bon, trancha Horza en enserrant les contrôles manuels dans ses mains gantées. On y va.
La Turbulence Atmosphérique Claire démêla ses champs gauchisseurs, qui épousèrent la courbure légère du puits de gravité de la planète, et se laissa tout doucement glisser vers le bas de la déclivité. Horza coupa les moteurs et les laissa se remettre en mode auxiliaire d’urgence. Ils n’en auraient sans doute plus besoin, et de toute façon, le gradient de gravité augmentait : ils ne seraient bientôt plus en mesure de s’en servir.
La TAC tombait vers la planète à une vitesse grandissante ; les moteurs à fusion étaient prêts à entrer en action. Horza surveilla les écrans jusqu’à acquérir la certitude qu’ils suivaient bien la trajectoire prévue ; puis, alors que la planète lui semblait pivoter légèrement au-dessous de l’appareil, il défit ses sangles et retourna au mess.
Toujours en combinaison, Aviger, Neisin et Dorolow étaient dûment attachés dans leurs sièges. Sanglée elle aussi, Pérosteck Balvéda arborait une veste épaisse et un pantalon assorti. Sa tête émergeait sans protection aucune de la collerette souple d’une chemise blanche. Elle portait également des bottes fourrées, et une paire de gants en peau reposait sur la table devant elle. Sa veste était même pourvue d’une petite capuche, qui pour l’heure pendait dans son dos. Horza se demanda si elle avait choisi un vêtement singeant les combinaisons spatiales pour lui faire passer le message ou bien, inconsciente de cette analogie, parce qu’elle avait peur et cherchait à se rassurer.
Unaha-Closp était niché dans un fauteuil ; attaché au dossier, il tournait sa face avant vers le plafond.
— J’espère, dit-il, que nous n’aurons pas droit au même cirque que la dernière fois que vous avez piloté ce tas de ruines.
Horza fit comme s’il n’avait rien entendu.
— Puisque M. Maître-à-bord ne nous a plus donné de ses nouvelles, il faut sans doute en déduire que nous sommes tous autorisés à atterrir. Une fois sur place, j’entrerai seul. À mon retour, nous déciderons de la marche à suivre.
— Vous voulez dire que vous déciderez…, commença le drone.
— Et si tu ne reviens pas ? s’enquit Aviger.
Le drone émit une espèce de chuintement, mais ne poursuivit pas sa phrase. Horza contempla le vieil homme, à qui sa combinaison donnait des allures de mannequin-jouet.
— Ne t’en fais pas pour ça, Aviger. Je reviendrai. Je suis sûr que tous les habitants de la base seront sains et saufs. Je leur demanderai de nous réchauffer de quoi manger. (Il sourit, mais se rendit bien compte que ses paroles n’étaient pas très convaincantes.) De toute façon, poursuivit-il, au cas très peu probable où quelque chose tournerait mal, je reviendrai immédiatement.
— Ce vaisseau représente notre seul moyen de quitter la planète, ne l’oublie pas, Horza, répliqua Aviger.
On lisait de l’effroi dans ses yeux. Dorolow effleura le bras de sa combinaison.
— Aie confiance en Dieu, dit-elle. On s’en sortira. N’est-ce pas, Horza ? ajouta-t-elle en se tournant vers lui.
— Mais oui, fit ce dernier en hochant la tête. On s’en sortira même très bien.
Sur ces mots, il fit demi-tour et repartit vers la passerelle.
Ils étaient entourés de neiges éternelles et regardaient le soleil d’été se noyer dans une mer d’air et de nuages rougeoyants. Le vent froid chassa quelques mèches de cheveux auburn sur le visage de sa compagne et, sans réfléchir, il leva une main pour les repousser. Elle lui fit face, le menton niché au creux de sa main à lui, un demi-sourire aux lèvres.
— Tu parles d’une journée d’été…, fit-elle.
Il avait fait beau, mais la température était restée bien au-dessous de zéro, ce qui ne les avait pas empêchés d’ôter leurs gants et de rejeter en arrière leurs capuches. Il sentait sa nuque chaude sous sa paume et sa lourde chevelure lustrée sur le dos de sa main, tandis qu’elle relevait vers lui son visage blanc comme neige, blanc comme l’os.
— Tu as de nouveau ce fameux air, constata-t-elle avec douceur.
— Quel air ? riposta-t-il, aussitôt sur la défensive, bien qu’il sût fort bien de quoi elle voulait parler.
— Ton air distant, répondit-elle en portant une de ses mains à ses lèvres avant de l’embrasser puis de la caresser comme s’il s’agissait d’un petit animal sans défense.
— Mais c’est toi qui l’appelles comme cela.
Elle détourna le regard et le reporta sur la boule flamboyante du soleil qui sombrait derrière une lointaine chaîne de montagnes.
— C’est ce que je vois, rétorqua-t-elle. Je connais bien tes expressions maintenant. Je les connais toutes, et je sais toutes les interpréter.
Il ressentit une pointe de colère à l’idée d’être à ce point transparent, mais, au fond, il savait qu’elle avait raison, tout au moins en partie. Ce qu’elle ignorait de lui, c’était seulement ce qu’il ignorait lui-même (et ce n’est pas négligeable, songea-t-il). Peut-être le connaissait-elle même mieux qu’il ne se connaissait.
— Je ne suis pas responsable de mon visage, dit-il au bout d’un moment dans l’intention de plaisanter. Moi aussi il me surprend, parfois.
— Tes actes aussi ? (Les lueurs du crépuscule teintaient de couleurs artificielles la pâleur de sa peau.) Te surprendras-tu toi-même lorsque tu t’en iras d’ici ?
— Pourquoi pars-tu toujours du principe que je vais m’en aller ? s’irrita-t-il en fourrant ses mains dans les poches de son épais blouson et en regardant obstinément disparaître l’étoile, dont on ne voyait déjà plus qu’un hémisphère. Je n’arrête pas de te dire que je suis heureux ici.
— C’est vrai, fit-elle. Tu n’arrêtes pas de me le dire.
— Pourquoi aurais-je le désir de partir ?
Elle haussa les épaules, glissa son bras sous celui de son compagnon et posa la tête sur son épaule.
— La foule, les lumières, les moments passionnants… Pour voir d’autres gens, aussi…
— Je suis bien ici avec toi, répliqua-t-il en lui passant un bras autour des épaules.
Malgré le volumineux rembourrage de son blouson, elle paraissait très fine, presque frêle. Elle resta quelques instants silencieuse, puis reprit :
— Encore heureux ! (Elle se tourna vers lui, souriante.) Et maintenant, embrasse-moi.
Il obtempéra et la serra dans ses bras. Baissant les yeux derrière le dos de la jeune femme, il vit une petite tache rouge avancer sur la neige piétinée.
— Regarde ! fit-il en se détachant, puis en se penchant vers le sol.