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Elle s’accroupit à ses côtés, et tous deux observèrent un minuscule insecte en forme de brindille qui rampait lentement, laborieusement sur la croûte de neige : une créature vivante et mouvante de plus sur la face vierge du monde.

— C’est la première fois que je vois un insecte ici, lui dit-il.

Elle secoua la tête en souriant.

— C’est que tu ne regardes pas assez attentivement, voilà tout, railla-t-elle.

Il recueillit la petite bête au creux de sa paume avant qu’elle n’ait eu le temps d’intervenir.

— Oh, Horza…, fit-elle.

Son souffle se bloqua dans sa gorge, comme arrêté par un petit nœud de désespoir. Il contempla sans comprendre son expression atterrée, tandis que la toute petite créature des neiges mourait, victime de la chaleur de sa main.

La Turbulence Atmosphérique Claire tombait vers la planète, tournait autour de ses couches atmosphériques radieuses comme la glace, passait du jour à la nuit pour revenir au jour, basculait au-dessus de l’équateur et des tropiques tout en continuant de décrire la spirale qui la rapprochait du sol.

Peu à peu, elle pénétra dans l’atmosphère : ions, gaz, ozone, air… Elle s’enfonça dans cette fine strate protectrice en poussant des rugissements de flamme, et traversa rapidement le ciel nocturne telle une grosse météorite à la trajectoire immuable ; puis elle franchit en un éclair la ligne de démarcation entre le jour et la nuit et survola des mers gris acier, des icebergs tabulaires, des banquises ou des glaces flottantes, des kilomètres de littoral pris dans les glaces, des glaciers, des chaînes montagneuses, des toundras de pergélisol. Alors revint la banquise et, finalement, comme le navire s’abaissait horizontalement sur ses piliers de flamme, ce fut à nouveau la terre : une péninsule d’un millier de kilomètres pointant dans une mer gelée pareille à quelque monstrueux membre fracturé immobilisé dans le plâtre.

— Il est là, déclara Wubslin en surveillant le détecteur de masse.

Un point lumineux clignotant se mouvait lentement d’un bord à l’autre de l’écran. Horza lui jeta un coup d’œil.

— Le Mental ? s’enquit-il.

Wubslin acquiesça.

— La densité correspond. Il est à cinq kilomètres de profondeur… (L’ingénieur enfonça quelques boutons et déchiffra en plissant les yeux les séries de chiffres qui se déroulaient sur l’écran.) À l’autre bout du complexe par rapport à l’entrée… et en mouvement. (Il opéra quelques réglages, puis se radossa en secouant la tête.) Le détecteur a besoin d’une bonne révision ; sa portée est réduite au minimum. (Il se gratta la tête et soupira.) Désolé aussi pour les moteurs, Horza.

Le Métamorphe haussa les épaules. Si les moteurs avaient fonctionné correctement, ou si le détecteur de masse avait conservé une portée suffisante, quelqu’un aurait pu rester à bord de la TAC, la piloter en cas de besoin et relayer la position du Mental aux autres lorsque ceux-ci seraient descendus dans les tunnels. Wubslin se sentait manifestement coupable : aucune des réparations qu’il avait tenté d’effectuer n’avait sensiblement amélioré les performances des appareils endommagés, qu’il s’agisse des moteurs ou des détecteurs.

— Peu importe, répondit Horza en contemplant les étendues de glace et de neige qui se succédaient sous l’appareil. Au moins on sait que le Mental est là.

Le vaisseau les emporta de lui-même vers leur but, bien que Horza reconnût l’endroit pour l’avoir survolé à l’époque où il pilotait l’unique petit aéro de la base. D’ailleurs, il chercha celui-ci des yeux lorsqu’ils approchèrent du sol, au cas où l’appareil serait en vol.

C’était une plaine tapissée de neige et entourée de montagnes ; la Turbulence franchit prestement un défilé niché entre deux pics, fracassant le silence et arrachant une neige poudreuse aux crêtes et failles dentelées qui, de part et d’autre, se découpaient dans la roche stérile. Puis le navire ralentit encore et se redressa sur le trépied de feu engendré par la fusion. La neige de la plaine commença par s’envoler et s’agiter en tous sens comme prise de malaise. Puis, à mesure que l’appareil descendait, elle fut soufflée d’un coup puis arrachée au sol gelé et propulsée pour former de vastes cylindres d’air chaud qui mêlaient la neige et l’eau, la vapeur et les particules de plasma en un blizzard hurlant et tourbillonnant qui balayait la plaine en s’amplifiant à mesure que le navire approchait du sol.

Horza était passé en pilotage manuel. L’œil rivé à l’écran, il aperçut la bourrasque artificielle et, au-delà, l’entrée du Complexe de Commandement.

C’était une ouverture d’un noir d’encre creusée dans un promontoire rocheux très accidenté qui saillait des flancs de la montagne tel un pan d’éboulis solidifié. La tempête de neige bouillonnait autour de l’entrée et semblait l’encadrer de volutes de brume. La tourmente prenait des teintes marron à mesure que la flamme-fusion chauffait le sol gelé de la plaine, qui fondait et jaillissait tel un geyser de terre.

Après un très léger choc suivi d’une faible sensation d’enfoncement au moment où les pieds de la TAC pénétraient la surface maintenant spongieuse de la plaine mise à nu, ils se posèrent sur le Monde de Schar.

Horza contempla, droit devant lui, l’entrée du tunnel. On aurait dit un œil noir et profond qui lui rendait son regard.

Le vacarme des moteurs s’éteignit ; la vapeur se dissipa. La neige chassée du sol retomba, et de nouveaux flocons se formèrent tandis que l’eau en suspension dans l’air se transformait à nouveau en glace. La TAC se mit à cliqueter et craquer de toutes parts à mesure qu’elle perdait la chaleur produite aussi bien par le frottement, pendant son entrée dans l’atmosphère, que par ses propres propulseurs à plasma. L’eau gargouillait en se muant en boue sur le sol décapé de la plaine.

Horza bascula le laser de proue en position « attente ». On ne décelait ni mouvement ni signe d’aucune sorte au niveau du tunnel d’entrée. La vue était à présent parfaitement dégagée ; l’air ne contenait plus ni neige ni vapeur. C’était une belle journée, ensoleillée et sans vent.

— Eh bien, nous y voilà, fit Horza qui se sentit aussitôt un peu bête.

Yalson hocha la tête sans quitter l’écran des yeux.

— Eh oui ! acquiesça Wubslin en faisant le tour de ses écrans. Les pieds se sont enfoncés d’environ un demi-mètre. Il ne faudra pas oublier de faire tourner un petit moment les moteurs avant de redécoller, quand on voudra partir. D’ici une demi-heure, ils seront complètement gelés.

— Hmm…, fit Horza.

Sur l’écran, rien ne bougeait. Pas de nuages dans le ciel bleu clair, pas de vent pour chasser la neige. Le soleil n’était pas assez chaud pour faire fondre la glace et la neige, si bien qu’il n’y avait pas d’eau vive, pas même une avalanche dans les lointaines montagnes.

À l’exception des mers (qui renfermaient encore des poissons, mais où les mammifères n’étaient désormais plus représentés), les seuls objets mouvants du Monde de Schar étaient ses minuscules insectes – répartis en plusieurs centaines d’espèces différentes –, les lichens à propagation lente qu’on trouvait sur les rochers, à proximité de l’équateur, et, pour finir, les glaciers. La guerre entre humanoïdes ou la nouvelle ère glaciaire avaient éradiqué tout le reste.

Horza tenta encore une fois d’émettre son message codé. Toujours pas de réponse.

— Bon, fit-il en se levant de son siège. Je vais faire un tour dehors, histoire de jeter un coup d’œil. (Wubslin opina. Horza se tourna vers Yalson.) Je te trouve bien silencieuse.

Elle ne se retourna pas. Elle contemplait sur l’écran l’œil sans paupière qu’évoquait l’entrée du tunnel.