— Fais attention, dit-elle en le regardant enfin. Fais très attention, d’accord ?
Il lui sourit, ramassa par terre le fusil-laser de Kraiklyn, puis partit en direction du mess.
— On est posés, fit-il au moment de franchir le seuil.
— Tu vois ? dit Dorolow à Aviger.
Neisin porta sa fiasque à ses lèvres et but. Balvéda adressa un sourire sans joie au Métamorphe comme celui-ci passait d’une porte à l’autre. Unaha-Closp résista à la tentation de dire quelque chose et se dégagea en se tortillant des sangles qui le retenaient contre le siège.
Horza descendit dans le hangar. Il se sentait léger : ils étaient passés en gravité ambiante au moment de franchir les montagnes, et le Monde de Schar exerçait une attraction inférieure au g standard en vigueur à bord de la TAC. Horza emprunta la plate-forme mobile du hangar et atterrit sur le marécage en cours de refroidissement qui entourait l’appareil ; il sentit sur ses joues une brise piquante toute fraîche et toute propre.
— J’espère que ça va bien se passer, dit Wubslin à Yalson.
Tous deux regardaient la petite silhouette de Horza se diriger en pataugeant dans la neige vers le promontoire rocheux qui se profilait devant eux. La jeune femme ne répondit pas et continua à fixer l’écran sans ciller. La silhouette s’immobilisa, effleura son poignet, puis s’éleva dans les airs et se mit à survoler lentement la neige.
— Ah oui ! lança Wubslin avec un petit rire. J’avais oublié qu’ici on peut se servir des anti-g. On est restés trop longtemps sur cette fichue Orb’.
— Ça ne servira pas à grand-chose dans ces maudits tunnels, marmonna Yalson.
Horza se posa juste à côté de l’entrée. Grâce aux mesures prises pendant qu’il était encore dans les airs, il savait que le champ de fermeture du tunnel était désactivé. En temps normal, il protégeait ce dernier contre la neige et les vents glacés. Mais ce jour-là, pas de champ. Horza vit qu’une petite congère déployée en éventail s’était formée à l’intérieur du tunnel. Il y régnait un froid inhabituel et cet œil insondable et noir lui faisait plutôt l’effet d’une gueule énorme, maintenant qu’il se trouvait tout près.
Il se retourna pour regarder la TAC, dressée à quelque deux cents mètres de là comme une anomalie métallique et brillante surgissant d’une déchirure brune dans un paysage par ailleurs uniformément blanc.
— Je me prépare à entrer, énonça-t-il à l’intention des occupants du vaisseau en pointant sur eux un faisceau étroit au lieu d’émettre normalement.
— O.K., répondit la voix de Wubslin à son oreille.
— Tu ne veux pas que quelqu’un vienne te couvrir ? demanda Yalson.
— Non.
Il pénétra dans le tunnel en se collant à la paroi. Dans le premier entrepôt qu’il rencontra se trouvaient des traîneaux, du matériel de sauvetage, d’observation et de signalisation. Le tout correspondait très bien à son souvenir.
Le deuxième hangar, qui aurait dû contenir l’aéro, était vide. Il poussa jusqu’au suivant : encore du matériel. Il avait parcouru une quarantaine de mètres à l’intérieur du tunnel ; il lui en restait une dizaine à couvrir avant le virage à angle droit qui conduisait à la galerie, plus vaste et divisée en segments, d’où partaient les quartiers d’habitation de la base.
En se retournant, il retrouva l’orée du tunnel qui, cette fois, lui apparut sous la forme d’un trou blanc. Il régla le faisceau étroit sur son aperture maximale.
— Toujours rien. Je vais aller jeter un coup d’œil aux quartiers d’habitation. Envoyez un bip pour toute réponse.
Un bip résonna dans son casque.
Avant de tourner à l’angle du tunnel, il détacha du côté de son casque le télécapteur de sa combinaison et en passa la petite lentille au coin du pan de mur sculpté. Sur un écran intégré, il vit s’afficher une image représentant un court tunnel, l’aéro posé sur le sol et, quelques mètres derrière l’appareil, la cloison revêtue de plastique qui barrait le tunnel d’un bord à l’autre et marquait le commencement des quartiers d’habitation de la base Métamorphe.
À côté du petit aéro gisaient quatre corps.
Quatre corps inertes.
Horza sentit sa gorge se serrer. Il déglutit avec peine, puis replaça le télécapteur sur sa tempe et s’avança sur le sol de lave en direction des cadavres.
Deux d’entre eux portaient des combinaisons légères, sans blindage d’aucune sorte. Méconnaissables. Le premier avait été lasérisé : sa combinaison s’était ouverte sous l’impact brûlant du rayon ; le plastique et le métal fondus s’étaient mélangés à sa chair et à ses entrailles. Le trou avait cinquante centimètres de diamètre. L’autre n’avait plus de tête. Ses bras se tendaient avec raideur devant lui, comme pour enlacer quelque chose.
Le troisième portait des vêtements légers et amples. Son crâne avait été défoncé par l’arrière, et l’un de ses bras au moins était fracturé. Il gisait sur le flanc, tout aussi raide de froid et tout aussi mort que les autres. Horza connaissait son nom, mais n’arrivait pas à se le rappeler pour l’instant.
Kiérachell avait dû être surprise dans son sommeil. Son corps élancé était couché bien droit dans sa chemise de nuit bleue ; ses paupières étaient closes, son expression paisible.
Elle avait la nuque brisée.
Horza la contempla un moment, puis enleva un de ses gants et se courba. Il y avait du givre sur les cils de la jeune femme. Il sentit sur sa propre peau, à hauteur d’avant-bras, la morsure du cerclage sur la face interne de sa combinaison, puis celle de l’air glacé entrant brusquement en contact avec sa main.
La peau de Kiérachell était durcie, mais sa chevelure avait conservé toute sa souplesse ; il la fit couler entre ses doigts. Elle était plus rousse que dans son souvenir, mais ce n’était peut-être qu’une illusion due à sa visière, qui avait tendance à intensifier la médiocre lumière régnant dans le tunnel. Peut-être fallait-il qu’il enlève son casque, afin de mieux la voir, et aussi qu’il allume ses lampes…
Mais il secoua la tête et se détourna.
Puis il ouvrit la porte donnant sur les quartiers d’habitation, mais avec prudence et seulement après avoir prêté l’oreille pour essayer de surprendre un bruit de l’autre côté de la cloison.
Dans la vaste salle voûtée où les Métamorphes entreposaient naguère leurs vêtements de plein air, leurs combinaisons et leur petit matériel, rien ou presque ne trahissait l’attaque. Mais en s’enfonçant plus loin dans la zone résidentielle, Horza trouva des traces de lutte : du sang séché, des brûlures-laser… Dans la salle de contrôle, d’où l’on commandait toutes les installations de la base, s’était produite une déflagration. Apparemment, une grenade de faible puissance avait explosé sous le panneau de commandes. Ce qui expliquait l’absence de chauffage, ainsi que l’éclairage auxiliaire. On aurait dit que quelqu’un s’était efforcé de réparer les dégâts, à en juger par les outils, les pièces détachées et les fils électriques qui traînaient un peu partout.
Dans deux des cabines, il trouva des signes d’occupation par les Idirans. Les chambres avaient été dépouillées de tout leur mobilier, tous leurs ornements ; des symboles religieux y étaient inscrits au lance-flammes sur les murs. Dans une autre pièce, le sol avait été tapissé d’une espèce de gélatine épaisse et sèche portant six longues marques ; il y planait une odeur de medjel. Dans la chambre de Kiérachell, seul le lit montrait des signes de désordre. Le reste était intact.
En sortant, il se dirigea vers le fond de l’unité habitation, où une nouvelle cloison en lamelles de plastique signalait la limite des tunnels.