— Et elle, tu vas l’emmener ? fit Yalson en indiquant d’un mouvement de tête Balvéda assise en face d’elle, de l’autre côté de la table.
Horza se tourna vers la femme de la Culture.
— Je tiens à l’avoir constamment à l’œil, répondit-il. Je ne serais pas tranquille en la laissant ici, même sous bonne garde.
— Je ne vois toujours pas pourquoi moi je devrais y aller aussi, remarqua Unaha-Closp.
— Parce que toi non plus, je ne peux pas te laisser ici ; je n’aurais pas confiance. D’autre part, j’ai des choses à te faire transporter.
— Pardon ? lança le drone furibond.
— Il me semble que tu n’es pas tout à fait honnête avec nous dans cette histoire, Horza, énonça Aviger en secouant la tête d’un air attristé. Tu dis que les Idirans et les medjels… Enfin, que tu es de leur côté, quoi. Là-dessus on apprend qu’ils ont déjà tué quatre des tiens au moins, et tu dis qu’ils se promènent quelque part dans les tunnels… Sans compter qu’ils passent pour avoir la meilleure infanterie de la galaxie, ou presque. Et tu voudrais nous envoyer, nous, lutter contre ces gens-là ?
— Avant toute chose, répondit Horza en soupirant, laissez-moi vous dire qu’en effet je suis de leur côté. Nous poursuivons le même but, eux et moi. Deuxièmement, je ne crois pas qu’ils aient beaucoup d’armes idiranes, sinon ce medjel en aurait porté une. Ils ne disposent sans doute que des armes prises aux Métamorphes. Je crois aussi, si je me fie à la combinaison de ce medjel… (il désigna l’appareil en forme de treillis qui reposait sur la table et que Wubslin et lui examinaient depuis que Horza l’avait ramené à bord) que leur matériel est en grande partie hors d’usage. Sur cette combi, seuls fonctionnent les projecteurs et les dispositifs thermiques. Tout le reste a fondu. À mon avis, ça s’est passé au moment où ils ont franchi la Barrière de la Sérénité. Ils ont tous été atteints à l’intérieur du chuy-hirtsi, et leur équipement de combat a été bousillé. S’il est arrivé la même chose à leurs armes qu’à leurs combis, ils sont pour ainsi dire sans défense, et en très mauvaise posture. Nous sommes beaucoup mieux pourvus qu’eux, avec nos harnais anti-g et nos lasers dernier cri, même en envisageant la possibilité très faible qu’on en vienne à se battre contre eux.
— Moi, ça me paraît au contraire très probable, sachant qu’ils n’auront plus de communicateurs à leur disposition, intervint Balvéda. Tu ne pourras jamais t’approcher suffisamment d’eux pour leur faire passer ton message. Et même en supposant l’inverse, comment pourraient-ils s’assurer que tu es bien celui que tu prétends être ? Si nous avons réellement affaire aux Idirans que tu soupçonnes, ils ont débarqué ici juste après l’irruption du Mental ; ils ne connaîtront même pas ton existence. (L’agent de la Culture embrassa l’assistance du regard.) Votre commandant d’adoption vous conduit à une mort certaine.
— Balvéda, dit Horza. Je te fais une faveur en te tenant au courant de mes projets, alors, s’il te plaît, ne me mets pas en colère.
La jeune femme haussa les sourcils mais ne répliqua pas.
— Comment peux-tu être sûr que ce sont bien les mêmes qui sont arrivés ici dans cet animal bizarre ? interrogea Neisin en posant sur Horza un regard chargé de soupçon.
— Ce ne peut être qu’eux, rétorqua ce dernier. Ils ont eu une chance incroyable en survivant à l’offensive du Dra’Azon ; même les Idirans ne se risqueraient pas à expédier des troupes fraîches après avoir vu ce que ceux-ci ont subi.
— Mais cela signifie qu’ils sont là depuis des mois, coupa Dorolow. Comment pouvons-nous espérer trouver quoi que ce soit s’ils ont des mois d’avance sur nous et qu’ils n’ont toujours rien découvert ?
— Qui te dit que c’est le cas ? répliqua Horza en écartant les bras et en souriant à la jeune femme, une nuance sarcastique dans la voix. Mais si tu as raison, c’est sans doute parce qu’ils n’ont pas de matériel en état de marche. Ils ont certainement été contraints de passer le Complexe au peigne fin.
« D’autre part, si cet animal gauchisseur a subi autant de dégâts que je l’ai entendu dire, ils ne pouvaient probablement plus le contrôler très efficacement. Je suppose qu’ils se sont écrasés à l’atterrissage à plusieurs centaines de kilomètres d’ici, et qu’ils ont dû faire tout le chemin en se traînant dans la neige. Auquel cas ils ne sont peut-être là que depuis quelques jours seulement.
— Je n’arrive pas à croire que le dieu ait laissé faire une chose pareille, émit Dorolow en secouant la tête, les yeux rivés à la surface de la table. Il y a quelque chose d’autre là-dessous. Je l’ai senti ; j’ai senti son pouvoir et… et sa bonté quand nous avons franchi la Barrière. Et cette chose-là n’aurait pas laissé ces pauvres gens se faire massacrer comme ça.
Horza leva les yeux au ciel.
— Dorolow, commença-t-il en se penchant en avant et en prenant appui sur ses poings calés contre la table. C’est tout juste si les Dra’Azon ont conscience de la guerre qui se livre autour d’eux. Ils se soucient fort peu des individus, en fait. Ils se rendent compte que la mort et la dégénérescence existent, mais ils ne savent pas ce que c’est que l’espoir ou la foi. Tant que les Idirans – ou nous-mêmes – ne font pas sauter le Complexe, voire la planète entière, ils ne se préoccupent pas le moins du monde du sort de chacun.
Muette mais peu convaincue, Dorolow se renfonça dans son siège. Horza se redressa. Ses paroles sonnaient bien ; il avait la sensation que les mercenaires le suivraient, mais au tréfonds de lui-même, sous la source des mots, il se sentait aussi insensible, aussi mort que la plaine tapissée de neige qui s’étendait au-dehors.
Il était retourné dans les tunnels en compagnie de Wubslin et Neisin. Tous trois avaient fouillé le secteur habitation et trouvé d’autres signes du passage des Idirans. Apparemment, un très petit détachement – un ou deux Idirans et quelque chose comme une demi-douzaine de medjels – était resté cantonné quelque temps dans la base Métamorphe dont ils s’étaient emparés.
Ils avaient manifestement emporté avec eux une grande quantité de rations de secours sous forme d’aliments déshydratés, ainsi que les deux fusils-laser et les quelques pistolets de petit calibre auxquels avait droit la base, sans compter les appareils de communication portables trouvés dans l’entrepôt.
Horza avait recouvert les Métamorphes défunts à l’aide de feuilles de matériau réflecteur trouvées dans la base, et prélevé la semi-combinaison du medjel mort. Ils avaient aussi examiné l’aéro pour voir s’il était encore en état de marche. Mais ils furent déçus : il lui manquait des morceaux de micropile, et le reste avait été gravement endommagé par son démontage. Comme presque tous les autres appareils de la base, il n’était plus alimenté. Une fois de retour à bord de la Turbulence, Horza et Wubslin avaient disséqué la combinaison du medjel et découvert les dégâts subtils mais irréparables qu’on lui avait infligés.
Pendant tout ce temps, quand il ne se tracassait pas pour leurs chances de succès et les choix qui s’offraient à eux, chaque fois qu’il cessait de se concentrer sur ce qu’il avait sous les yeux ou ce qui était censé l’absorber entièrement, il revoyait un certain visage durci et figé par le froid, disposé à angle droit par rapport au corps, les sourcils frangés de givre.
Il s’efforçait de ne plus penser à elle. C’était inutile ; il ne pouvait rien y faire. Il devait aller de l’avant, aller jusqu’au bout de ce qu’il avait entrepris ; maintenant, il avait encore plus de raisons pour cela.
Il avait longtemps réfléchi à ce qu’il fallait faire des autres passagers de la Turbulence Atmosphérique Claire, et finalement décrété qu’il n’avait pas tellement le choix : il les emmènerait tous avec lui dans le Complexe.