— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Horza à Dorolow.
Il fouilla l’entrepôt du regard. Les autres étaient là aussi, partout où ils avaient pu trouver abri, sauf Yalson.
— Yalson est allée…, commença Dorolow.
Mais la voix de Yalson lui coupa la parole :
— Je suis passée de l’autre côté du trou et je me suis fait tirer dessus. Je suis à terre. Je n’ai rien, mais je voudrais savoir si je peux riposter. Je ne risque pas de faire des dégâts ?
— Tire ! hurla Horza au moment où un nouveau déploiement horizontal de traces lumineuses criblait de cratères incandescents la paroi intérieure de la salle. Vas-y, riposte !
— Merci, répondit Yalson.
Horza entendit crépiter l’arme de la jeune femme, puis perçut l’effet doppler du son produit par l’air surchauffé. Des explosions retentirent au fond du tunnel.
— Hmm…, reprit Yalson.
— Je crois que tu as touché… !
C’était la voix de Neisin, à l’autre bout de l’entrepôt ; il s’interrompit au moment où une nouvelle salve s’abattait sur le mur derrière lui, un mur maintenant piqueté de cavités noires d’où s’échappaient des bulles.
— Salaud ! jeta Yalson qui riposta par une série de salves courtes et rapprochées.
— Ne le laisse pas relever la tête, lui lança Horza. Je me dirige vers le mur. Dorolow, tu restes ici avec Balvéda.
Il se remit sur pied et courut vers le rebord du trou. Les cratères fumants de la paroi de plastique prouvaient bien qu’elle n’offrait qu’une protection illusoire. Il s’agenouilla pourtant derrière elle. À quelques mètres à l’intérieur du tunnel, il aperçut les pieds de Yalson, étalés sur le sol lisse de roche fondue. Il l’écouta faire feu, puis lui dit :
— C’est bien ! Arrête de tirer le temps que je voie d’où ça vient, puis recommence.
— O.K.
Yalson cessa le feu. Horza passa la tête par l’ouverture et, tout en se sentant extraordinairement vulnérable, entrevit deux minuscules étincelles tout au bout du tunnel, légèrement décalées sur un côté. Alors il leva son arme et se mit à tirer sans discontinuer. Sa combinaison émit un gazouillis et un écran s’illumina au niveau de sa joue, signalant qu’il venait d’être touché à la cuisse. Pourtant, il ne sentait rien. Au loin, près des cages d’accès, le flanc du tunnel vit soudain jaillir un millier d’étincelles.
Neisin surgit près du bord diamétralement opposé et s’agenouilla en imitant Horza ; puis il se mit à arroser le tunnel avec son fusil à projectiles. Des éclairs lumineux accompagnés de fumée se manifestèrent contre l’une des parois ; les ondes de choc remontèrent vers eux, secouèrent la cloison de plastique et firent carillonner les oreilles de Horza.
— Assez ! cria-t-il.
Il cessa de tirer et Yalson fit de même. Neisin lâcha une ultime bordée, puis s’interrompit à son tour. Horza franchit d’un bond l’ouverture et se jeta contre la paroi du tunnel, où il s’aplatit, plus ou moins bien protégé par une petite saillie signalant l’encadrement d’une porte antisouffle, plus bas dans le souterrain.
Là où s’était embusquée leur cible, gisait à présent sur le sol de roche sombre une jonchée de fragments refroidis, mais encore vaguement rougeoyants, arrachés à la paroi par l’incandescence jaune vif des salves laser. Par le truchement du viseur à infrarouge de son casque, Horza distingua une série d’ondulations mouvantes : chauds, la fumée et les gaz s’élevaient de la zone endommagée et roulaient en silence sous le plafond du tunnel.
— Yalson, viens par ici ! fit-il. (Yalson roula plusieurs fois sur elle-même jusqu’à heurter le mur juste derrière lui. Puis elle se releva vivement et s’aplatit à son côté.) Je crois qu’on l’a eu, émit Horza.
Toujours agenouillé au bord du trou, Neisin risqua un œil derrière la cloison ; son fusil-mitrailleur à microprojectiles continuait de pointer ici et là, comme s’il redoutait une nouvelle attaque au niveau des parois du tunnel.
Horza se mit à avancer, le dos toujours collé au mur. Il atteignit le rebord de la porte antisouffle. Épaisse d’un bon mètre, elle était pour la plus grande partie logée dans le renfoncement, mais dépassait tout de même de quelque cinquante centimètres. Il jeta un nouveau regard dans le tunnel. La cible rougeoyait encore, charbons ardents éparpillés sur le sol rocheux. La vague de fumée noire et brûlante passa au-dessus de sa tête et remonta vers l’orifice en ondoyant lentement. Horza se retourna et vit que Yalson le suivait.
— Reste où tu es, lui intima-t-il.
Il longea la paroi jusqu’à la première cage d’ascenseur. À en juger par les cratères et entailles groupés autour de ses portes enfoncées et béantes, c’était sur le troisième et dernier d’entre eux qu’ils s’étaient acharnés. Horza aperçut un fusil laser long de cinquante centimètres au milieu du tunnel. Il détacha sa tête de la paroi et regarda devant lui en fronçant les sourcils.
À l’extrême bord de la cage d’ascenseur, entre les deux portes balafrées et criblées de trous, au milieu d’une marée de débris qui luisaient faiblement, Horza croyait bien discerner deux mains gantées aux doigts courtauds ; la plus proche du Métamorphe avait perdu un doigt. Pas d’erreur, c’étaient bien des mains. On aurait dit que quelqu’un était suspendu par le bout des doigts à l’intérieur de la cage d’ascenseur. Il régla le faisceau de son communicateur et l’orienta tout droit dans cette direction.
— Vous m’entendez ? fit-il en idiran. Medjel ? Le medjel qui se trouve dans la cage d’ascenseur ? Vous m’entendez ? Présentez-vous immédiatement au rapport.
Les mains ne bougèrent pas. Il se rapprocha encore.
— Qu’est-ce que c’était que ça ? fit la voix de Wubslin dans ses haut-parleurs.
— Une minute, répondit Horza.
Il fit encore quelques pas, prêt à tirer. Une des mains remua légèrement, comme pour raffermir sa prise sur le rebord. Horza sentit son cœur battre à grands coups. Il se dirigea vers les hautes portes entrouvertes en écrasant sous ses pieds les débris encore tièdes. Lorsqu’il fut tout près, il aperçut deux bras pris dans une semi-combinaison, puis la partie supérieure d’un casque allongé strié de brûlures laser…
Il entendit alors un feulement rauque de medjel qui s’apprête à charger sur le champ de bataille, puis une troisième main – il savait que c’était en réalité un pied, mais cela ressemblait à une main et cela tenait un petit pistolet – surgit subitement de la cage d’ascenseur au moment même où la tête émergeait ; le medjel avait les yeux rivés sur lui. Il feinta, et aussitôt le pistolet crépita. La décharge de plasma le manqua de quelques centimètres.
Horza riposta instantanément tout en plongeant de côté. Il y eut une explosion de flammes qui se répandit tout autour du puits et gagna les mains gantées. Un cri perçant s’éleva, et les mains disparurent. Un bref éclair illumina l’intérieur de la cage. Horza se rua en avant, passa la tête entre les portes et regarda vers le bas.
La silhouette indistincte du medjel en chute libre était encore éclairée par les flammes crachotantes qui dévoraient les gants de sa combinaison. Bizarrement, il tenait toujours le pistolet à plasma ; dans sa chute, sans cesser de crier, le medjel fit feu. Le crépitement et les éclairs accompagnant la salve paraissaient de plus en plus lointains à mesure que la créature tournoyante s’enfonçait pêle-mêle dans les ténèbres, ses six membres éployés.