— Horza ! s’écria Yalson. Ça va ? Mais qu’est-ce que c’était, bon sang ?
— Tout va bien, répondit-il.
Le medjel n’était plus qu’une minuscule forme gigotante dans la nuit verticale des profondeurs du puits. Ses cris résonnaient toujours, et les étincelles microscopiques émises aussi bien par ses mains en feu que par son petit pistolet à plasma continuaient de fuser. Horza se détourna. Une série de coups sourds marquaient les heurts successifs de la créature contre les parois de la cage d’ascenseur.
— Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? interrogea Dorolow.
— Le medjel n’était pas mort. Il m’a tiré dessus, mais je l’ai eu. (Horza s’éloigna des portes de l’ascenseur.) Il tombe… Il est encore en train de tomber dans le puits.
— Merde ! souffla Neisin sans cesser d’écouter les cris de plus en plus affaiblis qui résonnaient dans la cage. Et c’est très profond ?
— Dix kilomètres, en admettant qu’aucune porte antisouffle ne soit fermée, l’informa Horza.
Il examina les commandes extérieures des deux autres ascenseurs, ainsi que l’entrée de la capsule de transit. Le tout était à peu près intact. Les portes du transtube étaient ouvertes. Or, un peu plus tôt Horza les avait trouvées fermées en inspectant le secteur.
Yalson remit son arme à l’épaule et vint rejoindre Horza.
— Allez, dit-elle. Au boulot.
— Ouais, renchérit Neisin. Après tout, ils ne sont pas si forts que ça. On en a déjà descendu un !
— Il est même descendu drôlement bas, remarqua Yalson.
Horza fit le compte des dégâts qu’avait subis sa combinaison pendant que les autres s’avançaient tour à tour dans le tunnel. Une brûlure à la cuisse droite, sur un millimètre de profondeur et deux ou trois doigts de large. Sauf au cas peu probable où un autre tir l’atteindrait exactement au même endroit, la combinaison n’en souffrirait pas beaucoup.
— Si vous voulez mon avis, ça commence bien, marmotta le drone, qui fermait la marche.
Horza regagna les grandes portes toutes cabossées et criblées de trous et jeta un dernier regard dans la cage d’ascenseur. En réglant au maximum le grossissement de sa visière, il arrivait tout juste à distinguer un infime flamboiement, très loin sous ses pieds. Les micros externes de sa combinaison captaient un léger son, mais si distant et tellement mêlé d’échos qu’on aurait dit le gémissement du vent soufflant à travers une palissade.
Ils s’assemblèrent devant les portes ouvertes d’une autre cage d’ascenseur, deux fois plus hautes que n’importe lequel d’entre eux ; à côté d’elles, ils avaient l’impression d’être redevenus des enfants. Horza les avait ouvertes afin d’explorer minutieusement ce qu’elles recelaient en se laissant doucement tomber dans le puits, porté par l’anti-g de sa combinaison, avant de remonter à la surface. Il n’avait rien remarqué d’anormal.
Je passe le premier, dit-il aux autres. Si on rencontre un problème, lancez quelques grenades défensives et remontez. On va descendre au niveau du complexe principal, c’est-à-dire à cinq kilomètres sous terre. Une fois passé ces portes, on se retrouvera plus ou moins dans la station 4. De là, on pourra rétablir l’alimentation, chose que les Idirans n’ont pas réussi à faire. Après, on aura un moyen de transport : les capsules de transtube.
— Et les trains ? demanda Wubslin.
— Les transtubes sont plus rapides, commenta Horza. Mais on sera peut-être obligés d’en faire démarrer un si on capture le Mental ; tout dépend de son volume. Par ailleurs, à moins qu’on les ait déplacés depuis mon dernier passage, les trains les plus proches se trouvent dans les stations 2 ou 6. Mais il existe au niveau de la station 1 un tunnel en colimaçon par lequel on pourrait faire remonter un des trains.
— Et le transtube qui remonte jusqu’à ce niveau-ci ? s’enquit Yalson. Si c’est par là que ce medjel s’est pointé à l’improviste, qu’est-ce qui empêche les autres de prendre le même chemin ?
— Rien, répondit Horza en haussant les épaules. Je ne veux pas faire fondre ces portes en position fermée, au cas où on remonterait par là une fois le Mental capturé ; mais de toute façon, en admettant qu’un medjel emprunte ce puits, qu’est-ce que ça peut faire ? Ça en fera toujours un de moins à nous embêter en bas. Et puis on peut laisser quelqu’un ici jusqu’à ce que nous soyons tous arrivés en bas sains et saufs ; à la suite de quoi, ce quelqu’un viendrait nous rejoindre. Mais je ne crois pas qu’un deuxième medjel suive d’aussi près le premier.
— Oui, celui-là, vous n’avez pas pu lui expliquer que vous combattiez du même côté que lui, fit le drone sur un ton de défi.
Horza s’accroupit pour regarder le drone, invisible d’en haut à cause du paquet de matériel qu’il transportait.
— Celui-là n’avait pas de communicateur, nous sommes bien d’accord ? Tandis que les Idirans qui se trouvent peut-être en bas seront certainement munis des communicateurs pris à la base, non ? D’autre part, les medjels font ce que les Idirans leur disent de faire, O.K. ? (Il attendit la réponse de la machine, mais voyant que rien ne venait, il insista :) Alors, oui ou non ?
Horza eut la nette impression que si la machine avait été humaine, elle lui aurait craché au visage.
— Si vous le dites, mon commandant.
— Et moi, Horza, qu’est-ce que je deviens dans tout ça ? questionna Balvéda, qui se tenait devant lui en simple combinaison de tissu sous une veste en fourrure. As-tu l’intention de me précipiter dans le puits pour prétendre ensuite avoir oublié que je n’avais pas d’anti-g, ou bien dois-je descendre à pied par le tunnel de transit ?
— Toi, tu viens avec moi.
— Et en cas de problème ?
— Il n’y aura pas de problème.
— Tu es sûr qu’il n’y avait pas de harnais anti-g à la base ? intervint Aviger.
— S’il y en avait eu, les medjels que nous avons rencontrés jusqu’à présent les auraient portés sur eux, tu ne crois pas ? lui fit remarquer Horza.
— Ce sont peut-être les Idirans qui s’en servent.
— Non, les Idirans sont trop lourds.
— Ils en utilisent peut-être deux à la fois, insista Aviger.
— Il n’y avait pas de harnais, siffla Horza entre ses dents. Nous n’avons jamais eu l’autorisation d’en posséder. Nous n’étions pas censés nous rendre dans le Complexe, en dehors de nos inspections annuelles, pendant lesquelles nous avions alors le droit de tout mettre en marche. Nous y entrions quand même, en descendant à pied par le tunnel en spirale qui aboutit à la station 4, c’est-à-dire par la voie que ce medjel a empruntée, mais rien ne nous y autorisait, et nous n’avions pas non plus droit aux harnais anti-g. Ils nous auraient beaucoup trop facilité la descente.
— Bon, assez papoté ! Allons-y ! s’impatienta Yalson en dévisageant les autres.
Aviger haussa les épaules.
— Si mon anti-g s’avère insuffisant, avec toutes les saletés que je transporte…, commença le drone dont la voix était assourdie par le paquet juché sur sa partie supérieure.
— Si jamais tu laisses tomber quoi que ce soit dans la cage, je t’avertis que tu prendras le même chemin, tas de ferraille, menaça Horza. Et maintenant, garde ton énergie pour la descente, au lieu de bavasser. Tu me suivras en restant à cinq ou six mètres en arrière. Yalson, tu veux rester ici jusqu’à ce qu’on ait ouvert les portes ? (L’interpellée acquiesça.) Vous autres, descendez à la suite du drone. Ne vous collez pas les uns aux autres, mais ne vous perdez pas non plus de vue. Wubslin, tu restes au même niveau que la machine et tu te tiens prêt à balancer les grenades défensives. (Sur ces mots, Horza tendit la main à Balvéda.) Madame, si vous voulez bien vous donner la peine…