Il l’enlaça ; le dos tourné au Métamorphe, elle plaça ses pieds sur ses bottes. Alors celui-ci se laissa tomber dans le puits et tous deux descendirent dans la nuit noire de ses profondeurs.
— Rendez-vous au fond, lança Neisin dans les haut-parleurs des casques.
— Ce n’est pas au fond que nous allons, Neisin, soupira Horza en déplaçant quelque peu son bras autour de la taille de Balvéda, mais au niveau du Complexe principal. Tu nous y retrouves.
— Ouais, bon… Enfin bref.
La descente en anti-g s’accomplit sans incident et, cinq kilomètres plus bas, Horza ouvrit de force les portes qui donnaient sur le complexe.
Balvéda et lui ne s’étaient parlé qu’une seule fois pendant le trajet, une minute environ après le départ :
— Horza ?
— Quoi ?
— Si ça se met à tirer, là en bas… S’il arrive quoi que ce soit et que tu sois obligé de… de me laisser tomber…
— Où veux-tu en venir ?
— Je préfère que tu me tues. Je ne plaisante pas. Tire-moi dessus. Tout plutôt que de tomber indéfiniment.
— Rien ne saurait me faire plus plaisir, l’assura-t-il après un instant de réflexion.
Dans un silence de pierre glacial, ils continuèrent à tomber dans la gorge noire du tunnel, enlacés comme deux amants.
— Et merde ! jura Horza à voix basse.
Wubslin et lui se tenaient dans une pièce adjacente à la vaste salle voûtée qui constituait la station 4. Les autres attendaient à l’extérieur. Les projecteurs de leurs combinaisons éclairaient un espace bourré de commutateurs électriques ; les murs étaient couverts d’écrans et de leviers de commande. D’épais câbles serpentaient au plafond ainsi que sur les parois ; au sol, un dallage métallique dissimulait des gaines elles aussi emplies de matériel électrique.
Une odeur de brûlé planait dans la pièce. Une longue traînée de suie courait sur le mur au-dessus d’un nid de câbles carbonisés ou fondus.
Ils avaient détecté l’odeur depuis les tunnels reliant les puits à la station. Lorsqu’elle parvint à ses narines, Horza sentit la bile lui remonter dans la gorge : très faible, elle n’aurait pas retourné le plus sensible des estomacs, mais Horza, lui, savait ce qu’elle signifiait.
— Tu crois qu’on saura réparer ? s’enquit Wubslin.
— Probablement pas, répondit-il en secouant la tête. Ça s’est déjà produit lors de mon séjour, au cours d’une inspection annuelle. On n’avait pas effectué les montées en puissance dans le bon ordre, et c’est le même tronçon de câble qui avait lâché. S’ils ont fait la même erreur que nous ce jour-là, il y aura d’autres dégâts en aval, aux niveaux inférieurs. Ça nous avait pris des semaines pour tout remettre en état. (Il secoua à nouveau la tête.) Quelle tuile !
— Moi, je les trouve drôlement malins, ces Idirans, d’en avoir compris autant, déclara Wubslin en ouvrant sa visière afin de passer la main à l’intérieur et de se gratter maladroitement la tête. Je veux dire, c’est déjà pas mal d’être arrivé jusque-là.
— En effet, renchérit Horza en expédiant un coup de pied dans un volumineux transformateur. Trop malins, même.
Ils opérèrent une fouille rapide du complexe de la gare, puis se regroupèrent à nouveau dans la caverne principale, autour du détecteur de masse improvisé que Wubslin avait prélevé sur la Turbulence. L’engin s’entourait d’un fouillis de fils et de fibres optiques, avec sur le dessus un écran provenant de la passerelle et directement connecté au détecteur.
L’écran en question s’éclaira. Wubslin manipula les contrôles, et l’hologramme finit par afficher le schéma d’une sphère pourvue de trois axes vus en perspective.
— Ça, ça représente environ quatre kilomètres, annonça l’ingénieur qui semblait s’adresser davantage à l’engin qu’à ses compagnons. Essayons huit.
Il effleura à nouveau les touches de commande et, sur le dessin, les lignes se dédoublèrent. Une très faible tache lumineuse se mit à clignoter à la limite du diagramme.
— C’est lui ? interrogea Dorolow. C’est là qu’il est ?
— Non, répondit Wubslin en se remettant à tripoter les boutons afin que la tache lumineuse se précise. Pas assez dense.
Wubslin doubla une nouvelle fois la portée de l’appareil, mais seule demeura visible la même trace unique, qui paraissait comme enfouie dans une brume.
Horza regarda autour de lui en essayant de s’orienter par rapport au topogramme de l’écran.
— Est-ce que ton truc se laisserait berner par une pile à uranium ?
Oh, certainement, acquiesça Wubslin. Avec l’énergie qu’il émet, n’importe quelle radiation constituerait une légère perturbation. C’est d’ailleurs pour ça qu’il a une portée maximale d’environ trente kilomètres. Avec tout ce granité… Ouais, s’il y a un réacteur dans les parages, même un vieux, il se manifestera sûrement quand les ondes de mesure du détecteur l’atteindront. Mais sous cette forme-là : une simple tache floue. Si ce Mental ne fait que quinze mètres de long pour un poids de dix mille tonnes, il apparaîtra bien plus nettement. Brillant comme une étoile.
— Bien, dit Horza. À mon avis, c’est seulement le réacteur du niveau de service inférieur.
— Ah bon ? s’étonna Wubslin. Ils avaient aussi des réacteurs ?
— De secours seulement, précisa Horza. Celui-là était destiné à assurer la ventilation au cas où la circulation d’air naturelle ne suffirait pas à évacuer la fumée ou les gaz. Les trains sont également équipés de réacteurs, en cas de panne d’énergie géothermique.
Horza compara les informations fournies par l’écran avec ce que lui apprenait le détecteur de masse intégré à sa combinaison, mais la faible trace signalant la présence du réacteur de secours était hors de portée.
— On va tout de même se rendre compte sur place ? demanda Wubslin, le visage illuminé par la clarté de l’écran.
Horza se redressa et secoua négativement la tête.
— Pas pour l’instant, fit-il avec lassitude.
Ils s’installèrent dans la station pour manger un morceau. L’endroit mesurait plus de trois cents mètres de long sur deux fois la largeur des tunnels principaux. La double voie ferrée sur laquelle se déplaçaient les trains du Complexe surgissait d’une ouverture en U inversé et, courant sur le sol de lave, s’enfonçait dans une autre pour rejoindre les chantiers d’entretien-réparation. À chaque extrémité, on voyait des assemblages de grues et de portiques qui montaient presque jusqu’au plafond. Ces engins livraient accès aux deux niveaux supérieurs des trains en gare, ainsi que l’expliqua Horza à la demande de Neisin.
— Je suis impatient de les voir, ces trains, marmonna Wubslin, la bouche pleine.
— C’est mal parti, s’il n’y a pas de lumière, répliqua Aviger.
J’estime déjà intolérable de devoir porter tout ce bazar, intervint le drone, qui avait posé à terre sa palette bourrée de matériel. Et voilà qu’on m’en rajoute !
— Je ne suis pas si lourde que ça, Unaha-Closp, fit Balvéda.
— Tu y arriveras, dit Horza à la machine.
Sans électricité, la seule solution était de rejoindre la station suivante par la voie des airs grâce à l’anti-g de leurs combinaisons ; ce serait plus lent que par transtube, mais plus rapide que la marche. Et Balvéda se ferait transporter par le drone.
— Horza… Je me demandais…, commença Yalson.
— Oui ?
— Quelle dose de radiations on a encaissée ces derniers temps ?
— Faible.
Il jeta un regard au petit écran situé à l’intérieur de son casque. Le taux de radiations était en dessous du seuil dangereux ; le granité autour d’eux en dégageait bien un peu, mais même sans combinaison ils n’auraient pas couru de risque réel.