— Pourquoi ? s’enquit-il.
— Pour rien, répondit Yalson en haussant les épaules. C’est juste qu’avec tous ces réacteurs, tout ce granité, sans parler de la dose qu’on a dû prendre dans l’explosion de la bombe dans le vactube… Et n’oublie pas qu’on était tous à bord du Mégavaisseau quand Lamm a voulu le faire sauter ; ça n’a sûrement pas arrangé les choses. Mais bon, si tu dis qu’on ne risque rien, moi, je veux bien.
— À moins qu’il y ait parmi nous quelqu’un de particulièrement sensible aux radiations, je te dis qu’on n’a pas vraiment de raisons de s’inquiéter.
Yalson opina.
Horza se demandait s’ils devaient se diviser en deux groupes. Fallait-il rester soudés, ou bien se répartir entre les deux tunnels piétons qui longeaient la voie principale et le transtube ? On pouvait même s’éparpiller encore plus et se répartir entre les dix tunnels qui couraient de gare en gare ; ce serait un peu exagéré, mais cela montrait bien à quel point les possibilités étaient nombreuses. Ainsi déployés, ils seraient mieux disposés à faire face à une attaque par le flanc en cas de rencontre avec les Idirans, même s’ils ne pouvaient au départ bénéficier de la même puissance de tir. Ils n’augmenteraient pas leurs chances de trouver le Mental, du moins si le détecteur de masse fonctionnait correctement, mais le risque de tomber sur l’ennemi au détour d’un tunnel s’en trouverait accru.
Toutefois, à l’idée de rester groupés dans le tunnel secondaire, Horza éprouva par avance une sensation de claustrophobie. Il suffirait d’une seule grenade pour les anéantir jusqu’au dernier, d’une seule décharge laser lourde pour tous les tuer ou les blesser.
Il avait l’impression de se trouver confronté à un problème retors et très peu plausible lors d’un examen trimestriel à l’Académie Militaire de Heibohre.
Il n’arrivait même pas à décider de la direction à prendre. Lors de la fouille de la gare, Yalson avait repéré des traces dans la fine couche de poussière tapissant le sol du tunnel menant à la station 5, ce qui semblait indiquer que les Idirans s’étaient engagés par là. Mais alors, fallait-il poursuivre par là, ou au contraire repartir dans l’autre sens ? S’ils choisissaient d’emboîter le pas aux Idirans, mais s’il ne réussissait pas à les convaincre qu’ils appartenaient au même camp, il faudrait se battre.
Cependant, s’ils partaient dans la direction opposée et remettaient le courant dans la station 1, les Idirans en profiteraient aussi. Il n’était pas possible de limiter l’apport d’énergie à une seule partie du Complexe. Chaque gare pouvait isoler sa section de voie ferrée du circuit d’alimentation, mais l’ensemble avait été conçu pour qu’un traître faisant cavalier seul – ou encore un incompétent – ne puisse désactiver le Complexe tout entier. Donc, les Idirans auraient eux aussi l’usage des transtubes, des trains eux-mêmes et des chantiers… Mieux valait les retrouver et parlementer. Régler la question d’une manière ou d’une autre.
Horza secoua la tête. Tout cela était trop compliqué. Avec ses tunnels et ses cavernes, ses étages et ses puits d’accès, ses voies de garage, ses boucles, ses voies de croisement et ses aiguillages, le Complexe constituait une sorte d’infernal organigramme en circuit fermé où ne cessaient de circuler ses pensées.
Quelques heures de sommeil l’aideraient à y voir plus clair. Il ressentait maintenant le besoin de dormir, et les autres aussi d’ailleurs. Il le voyait à certains signes. La machine pouvait s’épuiser, mais elle n’était pas obligée de dormir ; quant à Balvéda, elle paraissait bien éveillée. Mais les membres de la Compagnie avaient besoin d’autre chose que d’un simple arrêt. Leur horloge biologique indiquait l’heure de se coucher ; il aurait été insensé de vouloir les pousser plus avant.
Il avait ajouté un harnais d’immobilisation à la palette. Cela suffirait sans doute à mettre Balvéda hors d’état de nuire. Le tas de ferraille pourrait monter la garde, et lui-même confierait au détecteur de sa combi le soin de surveiller tout mouvement survenant dans les parages immédiats pendant qu’ils dormiraient ; non, il ne prenait pas de grand risque en décrétant une pause.
Ils achevèrent leur repas. Personne ne contesta sa décision. Balvéda fut entortillée dans le harnais d’immobilisation et enfermée à double tour dans un des entrepôts vides qui donnaient sur le quai. Unaha-Closp reçut l’ordre d’aller se percher sur un des hauts portiques et de ne plus en bouger, sauf s’il voyait ou entendait quelque chose de suspect. Horza plaça son télécapteur non loin de l’endroit qu’il s’était choisi pour dormir, sur l’une des poutrelles basses d’un dispositif de halage. Il avait prévu de dire un mot à Yalson, mais le temps qu’il prenne toutes ses dispositions, plusieurs membres du groupe (y compris la jeune femme) étaient déjà endormis, couchés sur le côté face au mur ou encore sur le dos, visière polarisée ou tête tournée afin de ne pas voir les lumières pourtant faibles des combinaisons des autres.
Horza regarda Wubslin errer çà et là dans la gare pendant quelques instants, puis vit l’ingénieur s’allonger à son tour ; bientôt, tout fut calme. Le Métamorphe enclencha le télécapteur et le régla pour donner l’alarme s’il détectait quoi que ce fût au-dessus d’un certain seuil d’activité.
Horza dormit mal, d’un sommeil entrecoupé de rêves qui chaque fois le réveillaient.
Des spectres le pourchassaient dans des navires déserts ou dans des docks silencieux où le moindre écho résonnait, et quand il se retournait pour leur faire face, il lisait l’attente dans leurs yeux, des yeux qui ressemblaient à des cibles, à des bouches ; alors ces bouches l’avalaient, et il tombait dans la gueule sombre de l’œil, par-dessus la glace qui le bordait, la glace morte entourant l’œil froid qui l’engloutissait ; et puis il ne tombait pas, finalement ; au lieu de cela il courait, courait, mais avec une lenteur infinie, comme s’il avait les jambes en plomb, ou engluées dans la poix, à travers les cavités osseuses de sa propre boîte crânienne qui se désintégrait progressivement : il y avait une planète froide parcourue de tunnels qui s’effondrait sur elle-même et se froissait en rencontrant un mur de glace sans fin, puis le site de la catastrophe le rattrapait et il tombait enfin, en feu, pour se retrouver encore dans le tunnel-œil polaire ; et, tandis qu’il tombait, survenait un bruit, surgi de la gorge du tunnel-glace et de sa propre bouche, un bruit qui le frigorifia encore plus que la glace, et ce bruit faisait :
— Iiiiiiiii…
Bilan : trois
Fal ’Ngeestra se trouvait là où elle aimait le mieux être : au sommet d’une montagne. Elle venait de faire sa première escalade digne de ce nom depuis qu’elle s’était cassé la jambe. C’était un pic relativement clément, et elle en avait fait l’ascension par la face la plus facile ; pourtant, une fois arrivée en haut, tandis qu’elle s’imprégnait du panorama, elle se rendit compte, effarée, qu’elle n’était plus du tout en forme. Sa jambe maintenant remise la faisait légèrement souffrir, bien sûr, mais dans l’autre jambe aussi les muscles protestaient, comme si elle venait d’escalader une montagne deux fois plus haute avec sur le dos un paquetage complet. Manque d’entraînement, supputa-t-elle.
Elle s’assit au bord du précipice et contempla, au-delà de cimes enneigées plus modestes, les replis boisés et pentus des contreforts supérieurs, ainsi que les coteaux qui moutonnaient plus bas, où se mêlaient forêts et marécages. Au loin s’étendait la plaine, avec ses rivières scintillant sous les rayons du soleil et, à l’autre bout, les collines où se trouvait le chalet, sa maison. Des oiseaux tournoyaient au loin, dans le ciel des hautes vallées qui s’ouvraient sous ses pieds et, de temps en temps, un miroitement révélait la présence d’une surface réfléchissante en mouvement.