Une partie de son esprit écouta la douleur discrète qui montait de ses os, l’évalua, puis en déconnecta la sensation obsédante. Pas question de se laisser distraire ; elle n’avait pas grimpé jusque-là simplement pour profiter de la vue. Non, il y avait une raison à sa présence sur ce sommet.
Cela voulait dire quelque chose, pour elle, que de hisser sa carcasse jusqu’à pareille altitude, puis de regarder autour d’elle, de réfléchir et de se sentir exister. Elle aurait pu à tout moment y venir en aéro, pendant sa convalescence, mais s’y était refusée, même lorsque Jase le lui avait suggéré. Trop facile. Le résultat n’aurait pas été le même.
Elle se concentra et, les paupières de plus en plus lourdes, entonna sa silencieuse incantation intérieure, ce charme qui ne devait rien à la magie et invoquait les esprits enfouis dans ses glandes génofixées.
La transe s’instaura dans un raz-de-marée de force vertigineuse qui l’obligea à prendre appui sur ses mains de part et d’autre de son corps, et à assurer son équilibre alors qu’elle n’en avait nul besoin. Dans ses oreilles, les sons s’amplifièrent et se parèrent d’étranges harmoniques : son de son propre sang emballé dans sa course, son du flux et du reflux ralenti de sa respiration… La lumière qui traversait ses paupières battait au rythme de son flot sanguin. Elle sentit qu’elle fronçait les sourcils et se représenta son front plissé tels les contreforts, tout en bas ; quelque part au fond d’elle-même, une Fal qui observait la scène en gardant du recul pensa : Décidément, je ne fais guère de progrès…
Quand elle rouvrit les yeux, le monde avait changé. Les lointaines collines roulaient à perte de vue leurs vagues brun et vert surmontées d’une crête d’écume blanche instable. La plaine irradiait la lumière ; le motif régulier composé par les prés et bosquets des coteaux faisait penser à une tenue de camouflage : l’ensemble était à la fois mobile et immobile, comme un gratte-ciel vu sur fond de nuages filant à toute allure dans le ciel. Les hauteurs boisées devenaient des cloisonnements spontanés dans un tronc cérébral colossal et grouillant d’activité, et les pics couverts de glace et de neige qui se dressaient tout autour d’elle devenaient la source vibrante d’une lumière qui était aussi odeur et son. Elle éprouva une étourdissante sensation de concentricité, comme si elle était elle-même le noyau de ce spectacle.
Là, en un monde retourné comme un gant, une concavité inversée.
Dont elle faisait partie. Où elle était née.
Tout ce qu’elle était, chaque os, chaque organe, chaque cellule, enzyme, molécule, chaque atome, chaque proton et noyau, chaque particule élémentaire, chaque surgissement d’énergie venait d’ici… non seulement de l’Orbitale (à nouveau le vertige ; une main gantée qui se pose sur la neige) mais de la Culture, de la galaxie, de l’univers…
Ceci est notre patrie, notre époque, notre vie ; et nous devrions en jouir. Mais est-ce bien le cas ? Regarde-nous de l’extérieur ; demande-toi… Que sommes-nous vraiment en train de faire, au juste ?
Nous tuons des immortels, nous altérons afin de préserver, nous faisons la guerre au nom de la paix… et nous nous adonnons sans réserve à une chose à laquelle nous prétendions avoir complètement renoncé, pour de bonnes raisons que nous avons nous-mêmes proclamées.
Mais quoi, le mal était fait. Ceux des citoyens de la Culture qui s’étaient élevés contre la guerre avaient disparu ; ils ne faisaient désormais plus partie de la Culture, ni de l’effort de guerre. Ils étaient devenus neutres ; ils avaient formé leurs propres groupements et changé de noms (dans certains cas, ils prétendaient même incarner la seule vraie Culture ; une dose de confusion supplémentaire au niveau des frontières mal définies de celle-ci). Mais pour une fois, les noms n’avaient pas d’importance ; ce qui comptait, c’était le désaccord, et le malaise engendré par la dissension.
Ah, quel mépris il y a dans tout cela ! Comme nous nous sommes abreuvés de mépris ! Il y a notre propre mépris déguisé à l’égard des « primitifs » ; et le mépris de ceux qui, à la déclaration de guerre, ont quitté la Culture, envers ceux qui choisissaient de combattre les Idirans ; le mépris que ressentent un si grand nombre d’entre nous à l’égard de Circonstances Spéciales… ; le mépris où nous tiennent les Mentaux, ainsi que nous nous en doutons tous… et puis, partout ailleurs aussi ; le mépris des Idirans pour nous les êtres humains ; et le mépris des humains pour les Métamorphes. C’est le dégoût érigé en principe, toute une galaxie de morgue. Avec nos petites existences si bien remplies, nous n’avons pas trouvé mieux, pour passer le temps, que de rivaliser de dédain.
Et les sentiments que les Idirans doivent éprouver pour nous ! Réfléchissons : des êtres quasi immortels, singuliers, et non modifiés. Quarante-cinq mille ans d’histoire, sur une seule et unique planète, dans le cadre d’une seule et même religion/philosophie englobant toute chose ; des éons entiers d’étude satisfaite que rien ne vient jamais perturber, une ère de dévotion parfaitement paisible en un unique lieu vénéré, sans que jamais on s’intéresse à ce qui se passe au-dehors. Puis, il y a de cela des millénaires, au cours d’une guerre parmi tant d’autres, l’invasion ; se retrouver brusquement réduits au rôle de simples pions dans un jeu impérialiste sordide mené par autrui. Passer de la sérénité introvertie à une éternité de tourments et de répression – ce qui, en effet, a de quoi forger le caractère, – puis au militantisme extraverti, au zèle déterminé…
Comment les en blâmer ? Ils s’étaient efforcés de se tenir à l’écart, et voilà qu’une force dépassant leurs capacités les pulvérisait, manquant faire d’eux une espèce éteinte. Pas étonnant qu’ils aient décrété par la suite que la seule manière de se protéger, c’était d’attaquer les premiers, de prendre de l’expansion, d’accumuler de plus en plus de forces, de repousser leurs frontières aussi loin que possible de leur chère planète Idir.
Il y a même un modèle génétique pour ce changement radical, ce passage catastrophique de l’humble au farouche, ce fossé franchi entre éleveur et guerrier… Ô sauvage et noble espèce, qui peut être fière d’elle-même, qui refuse de modifier son code génétique et n’a pas entièrement tort de prétendre d’ores et déjà à la perfection. Que doivent-ils donc penser de nos grouillantes et bipèdes tribus humaines ?
Répétition. La matière, la vie, les matériaux susceptibles d’être modifiés – et qui pouvaient donc évoluer – se répétant à l’infini : la substance dont se nourrit la vie qui lui remonte dans la gorge.
Et nous ? Rien qu’un renvoi, une éructation de plus au milieu des ténèbres. Un son qui n’est pas un mot, un simple bruit dépourvu de sens.
Nous ne sommes rien pour eux, rien que des biomates, et de la pire espèce encore. Aux yeux des Idirans, la Culture doit représenter une sorte d’amalgame démoniaque de tout ce qu’ils ont toujours considéré comme répugnant.
Nous sommes une race bâtarde, notre passé est un tissu de croisements, nos origines sont obscures, notre croissance chahuteuse regorge d’empires gourmands aux visées courtes, et de diasporas cruelles et gaspilleuses. Nos ancêtres étaient les parias de la galaxie ; ils allaient toujours en se reproduisant, fourmillant et répandant la mort, et sans cesse leurs sociétés, leurs civilisations s’écroulaient puis se reformaient… Il devait y avoir quelque chose d’anormal en nous, quelque mutation à l’intérieur du système, quelque chose de trop vif, de trop nerveux, de trop frénétique ; nous devions inévitablement en venir à nous menacer nous-mêmes, sans parler des autres. Nous sommes des créatures si pathétiques, avec notre enveloppe de chair, notre vie si courte, notre fourmillement et notre manque de clarté. Et tellement ennuyeuses, tellement stupides aux yeux des Idirans.