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Tout ce qui nous concerne, tout ce qui nous entoure, tout ce que nous savons et tout ce qui est à notre portée se compose, en dernière analyse, d’agencements de néant ; voilà le fond du problème, la vérité finale. Aussi, lorsque nous voyons que nous pouvons exercer un certain contrôle sur ces agencements, pourquoi ne pas modeler à notre convenance les plus élégants, les plus jouissifs et les plus valables d’entre eux ? Oui, nous sommes des hédonistes, monsieur Bora Horza Gobuchul. Nous recherchons le plaisir, et nous nous sommes façonnés nous-mêmes de manière à en tirer le plus grand profit ; je l’admets. Nous sommes ce que nous sommes. Mais vous ? Que faire de vous dans tout cela ?

Vous êtes qui ?

Vous êtes quoi ?

Une arme. Une chose créée pour berner et tuer par ceux qui ont depuis longtemps disparu. Cette sous-espèce entière que constituent les Métamorphes est le reliquat de quelque guerre immémoriale, achevée depuis si longtemps que, parmi ceux qui seraient disposés à raconter son histoire, nul ne saurait plus dire qui l’a emporté, ni quand, ni sur qui. Personne ne se rappelle même si les Métamorphes se trouvaient ou non du côté du vainqueur.

Mais quoi qu’il en soit, vous avez été façonné, Horza. Vous n’avez pas évolué de manière « naturelle », comme vous diriez ; vous êtes le produit d’une réflexion méticuleuse, de manipulations génétiques, de planifications militaires et de desseins délibérés… et bien sûr de la guerre ; votre création même en dépendait, vous en étiez le rejeton, vous en êtes le legs.

Métamorphe, métamorphose-toi toi-même… mais tu ne le peux ni ne le veux. Tout ce que tu peux faire, c’est t’efforcer de ne pas y penser. Et pourtant la connaissance est là, l’information implantée, quelque part tout au fond. Tu pourrais – tu devrais – vivre en bonne intelligence avec elle, malgré tout, et pourtant je ne crois pas que ce soit le cas…

Et j’ai de la peine pour toi, car je crois savoir, maintenant, qui tu hais réellement.

Elle sortit rapidement de la transe : la source de produits chimiques – les glandes situées dans son cou et dans son crâne – s’était brusquement tarie. Les composés déjà présents dans les cellules cérébrales de la jeune fille entreprirent de se dégrader, lui rendant ainsi sa liberté.

La réalité lui souffla au visage ; elle sentit sur sa peau la brise fraîchissante et épongea la sueur sur son front. Il y avait des larmes dans ses yeux ; elle les essuya à leur tour tout en reniflant et en frottant son nez rougi.

Encore un échec, songea-t-elle amèrement. Mais c’était une amertume juvénile, instable, une espèce de contrefaçon, un sentiment qu’elle endossait momentanément comme un enfant qui essaie des vêtements d’adulte. Elle se délecta un instant de la sensation d’être vieille et sans illusions, puis passa à autre chose. Cette humeur-là ne convenait pas. Il sera grand temps d’en éprouver une version authentique quand j’aurai effectivement pris de l’âge, se dit-elle avec une pointe d’ironie désabusée en souriant à l’alignement de collines qui se profilait à l’autre bout de la plaine.

Mais cela n’en restait pas moins un échec. Elle avait espéré qu’il lui viendrait une idée quelconque à propos des Idirans, ou de Balvéda, du Métamorphe, de la guerre, ou… de n’importe quoi d’autre…

Et au lieu de cela, rien que des lieux communs, des faits acceptés, un terrain déjà bien connu.

Une espèce de dégoût de soi à l’idée d’être humaine, une brusque compréhension du fier dédain que les Idirans témoignaient à ses semblables, la certitude réaffirmée qu’au moins chaque chose était sa signification propre, et pour finir, un aperçu – probablement faux, probablement trop bienveillant – du caractère d’un homme qu’elle n’avait jamais rencontré, et qu’elle ne rencontrerait jamais ; un homme séparé d’elle par toute une galaxie ou presque, et toute une morale aussi.

Elle ramènerait donc bien peu de chose de son pic enneigé.

Elle soupira. Il y avait du vent, et elle regarda les nuages s’amasser très loin, au-dessus de la haute chaîne de montagnes. Il fallait qu’elle commence à redescendre tout de suite si elle voulait prendre l’orage de vitesse. Elle aurait l’impression de tricher si elle n’arrivait pas en bas uniquement par ses propres moyens, et Jase ne lui ménagerait pas ses réprimandes si le temps se gâtait au point qu’elle doive appeler un aéro.

Fal ’Ngeestra se remit debout. La douleur se réveilla dans sa jambe et lui remit en mémoire son point faible. Elle marqua une courte pause, le temps de réévaluer l’état de l’os en cours de reconstitution, puis – décrétant qu’il tiendrait le coup – entama sa descente vers le monde qui l’attendait tout en bas et qui, lui, n’était pas prisonnier des glaces.

11. Le Complexe de Commandement : stations

On le secouait doucement.

— Debout, maintenant. Allez, allez, assez dormi ! On se lève maintenant…

Il reconnut la voix : c’était celle de Xoralundra. Le vieil Idiran s’efforçait de le réveiller. Il fit semblant de continuer à dormir.

— Je sais que vous ne dormez plus. Allez, il est temps de se lever.

Il ouvrit les yeux en feignant la lassitude. Xoralundra se tenait devant lui, dans une pièce circulaire bleu vif pourvue de vastes divans logés au fond d’alcôves pratiquées dans les murs tendus de bleu. La lumière était très vive. Il se protégea les yeux et regarda l’Idiran.

— Qu’est-il arrivé au Complexe de Commandement ? s’enquit-il en promenant son regard autour de la pièce ronde et bleue.

— Ce rêve-là est fini, maintenant. Vous vous en êtes brillamment tiré, reçu avec les honneurs. L’Académie et moi-même sommes très contents de vous.

Malgré lui, il se sentit flatté. Ce fut comme si une brusque chaleur l’enveloppait tout entier, et il ne put réprimer le sourire qui vint s’épanouir sur son visage.

— Merci, dit-il.

Le Querl approuva.

— Vous avez fait merveille en tant que Bora Horza Gobuchul, reprit Xoralundra de sa voix tonnante. À présent, vous avez droit à un congé ; vous pouvez aller jouer avec Gierachell.

Au moment où Xoralundra fit cette déclaration, il s’assit sur sa couche et laissa pendre ses jambes en s’apprêtant à se laisser tomber au sol. Il sourit au vieux Querl.

— Qui ça ? fit-il dans un accès de gaieté.

— Votre amie Gierachell, répliqua l’Idiran.

— Ah, vous voulez dire Kiérachell, fit-il en riant et en secouant la tête.

Décidément, Xoralundra se faisait vieux.

— Je veux dire Gierachell, insista froidement l’Idiran en faisant un pas en arrière et en lui jetant un regard étrange. Peut-on savoir qui est Kiérachell ?

— Dois-je comprendre que vous ne le savez pas ? Dans ce cas, comment avez-vous pu vous tromper sur son nom ? ajouta-t-il en secouant à nouveau la tête devant la sottise du Querl.

Mais peut-être était-ce encore une épreuve ?