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Par endroits, le souterrain devenait rectiligne. En se retournant, il pouvait alors distinguer le petit groupe qui suivait, cinq cents mètres derrière lui. À d’autres moments, le tunnel décrivait une série de lacets qui réduisaient à deux cents mètres tout au plus le champ de vision fourni par sa sonde radar ; alors il avait l’impression de flotter seul dans le noir glacial.

Dans la station 5, ils tombèrent sur un champ de bataille.

Signe avant-coureur, la combinaison de Horza avait capté des odeurs bizarres ; il y avait dans l’air des molécules organiques carbonisées. Il avait ordonné aux autres de faire halte, et procédé seul en s’entourant de prudence.

Quatre medjels morts étaient étendus près d’une paroi de la caverne silencieuse et sombre ; leurs cadavres calcinés et démembrés faisaient écho aux corps de Métamorphes raidis par le froid gisant dans la base. Au-dessus des victimes, on avait tracé dans le mur, au lance-flammes, des symboles religieux idirans.

Il y avait eu échange de coups de feu. Les murs de la gare étaient criblés de petits cratères et de longues balafres signalant un combat au laser. Horza découvrit ce qui restait d’un fusil-laser à demi réduit en miettes et dans lequel s’était enchâssé un petit morceau de métal. Les corps des medjels avaient été déchiquetés par des centaines de ces minuscules projectiles.

Tout au fond de la gare, derrière une série de rampes d’accès partiellement démolies, il trouva les éléments épars d’une espèce d’engin sommairement assemblé, un genre de canon sur roues évoquant une voiture blindée miniature. Sa tourelle estropiée contenait encore des munitions et, tout autour de l’épave roussie par le feu, on voyait des balles, telles des graines disséminées par le vent.

— Le Mental ? fit Wubslin en contemplant ce qui restait du petit véhicule. C’est lui qui a fabriqué ce truc ? ajouta-t-il en se grattant la tête.

— Je ne vois pas d’autre explication, répondit Horza en regardant Yalson.

La jeune femme explorait prudemment, du bout de sa botte, le métal déchiré de la carcasse ; elle se tenait prête à riposter en cas d’attaque.

— Je n’ai jamais rien vu qui ressemble à ça dans ces tunnels, mais on peut fabriquer ce genre de chose dans les ateliers ; il y a encore quelques vieilles machines qui fonctionnent. Pas évident, mais si le Mental a toujours quelques champs en état de marche, et disons un drone ou deux, ça n’a rien d’impossible. Il a eu tout le temps nécessaire.

— Pas très raffiné, commenta Wubslin en manipulant une pièce de mécanisme. (Il se retourna pour jeter un coup d’œil aux cadavres de medjels alignés au fond de la salle et ajouta :) Mais cet engin a tout de même rempli son office.

— D’après mes calculs, il ne reste plus de medjels, renchérit Horza.

— Seulement deux Idirans, remarqua Yalson avec aigreur tout en lançant un coup de pied dans une roulette en caoutchouc.

Celle-ci traversa les débris en roulant sur environ deux mètres, et vint s’affaler non loin de Neisin, qui fêtait la découverte des medjels éliminés en faisant honneur à sa flasque.

— Tu es sûr que ceux-là ne rôdent pas encore dans les parages ? s’enquit Aviger en promenant un regard inquiet autour de lui.

Dorolow scruta à son tour l’obscurité et traça le signe du Cercle de la Flamme.

— Sûr et certain, confirma Horza. J’ai vérifié.

La fouille de la station 5 n’avait pas posé de problème ; ce n’était qu’une gare ordinaire, une série d’aiguillages, une simple chicane dans le circuit dédoublé du Complexe, qui offrait aux trains un espace pour stationner et se connecter aux relais de communication entre sous-sols et surface. La caverne principale était flanquée de quelques salles et autres entrepôts, mais il n’y avait là ni interrupteurs permettant d’agir sur l’alimentation en énergie, ni baraquements ou salles de contrôle d’aucune sorte, ni chantiers d’entretien-réparation dignes de ce nom. Des traces dans la poussière indiquaient la direction suivie par les Idirans après l’accrochage avec l’automate sommaire du Mental, et qui était celle de la station 6.

— Tu crois qu’on trouvera un train dans la suivante ? demanda Wubslin.

— Normalement, oui, acquiesça Horza.

L’ingénieur opina à son tour en posant un regard vide d’expression sur la double paire de rails d’acier qui luisait. Balvéda descendit d’un coup de reins de sa palette et étira ses jambes. Horza n’avait pas désactivé le capteur à infrarouge de sa combinaison, et distingua la chaleur dégagée par le souffle de la jeune femme, qui forma devant sa bouche une brume teintée de rouge. La jeune femme frappa dans ses mains et tapa du pied.

— Fait toujours pas très chaud, hein ? lança-t-elle.

— Ne vous en faites pas pour ça, grommela le drone au-dessous de sa palette. Avec un peu de chance je vais bientôt entrer en surchauffe, ce qui devrait vous procurer un certain confort en attendant que je claque.

Balvéda eut un petit sourire et reprit place sur la palette en regardant Horza.

— Tu cherches toujours à convaincre tes petits copains tripèdes que nous sommes tous du même bord ? fit-elle.

Le drone poussa une exclamation moqueuse.

— On verra, se contenta de répondre Horza.

Une fois de plus, il n’y avait plus que sa respiration, les battements de son cœur et l’air qui bruissait contre sa combinaison.

Les tunnels s’enfonçaient dans la nuit noire de la roche millénaire tel un insidieux labyrinthe circulaire.

— La guerre ne s’arrêtera pas, disait Aviger. Elle finira par s’éteindre.

Horza avançait dans le tunnel en écoutant d’une oreille la conversation des autres sur le canal ouvert ; ils venaient toujours derrière lui. Le Métamorphe avait renvoyé sur un petit écran situé à hauteur de joue le signal fourni par ses micros extérieurs et relayé par les haut-parleurs de son casque ; il en résultait une trace indiquant le silence. Aviger poursuivit :

— À mon avis, on a tort de croire que la Culture va céder aussi facilement. Moi, je dis qu’elle va continuer à se battre, parce qu’elle y croit. Les Idirans ne baisseront pas les bras non plus ; ils lutteront jusqu’au bout, et les deux adversaires s’affronteront jusqu’à envahir toute la galaxie ; leurs armements, leurs bombes, leurs rayons et je ne sais quoi encore seront de plus en plus performants, et au bout du compte, la galaxie tout entière ne sera plus qu’un vaste champ de bataille. Ils finiront par faire sauter toutes les étoiles, toutes les planètes, toutes les Orbitales, bref, tout ce qui est assez gros pour qu’on se tienne dessus, à la suite de quoi ils détruiront leurs vaisseaux respectifs – d’abord les gros, puis les plus petits ; on en arrivera par vivre tous en combi individuelle et à se tirer dessus avec des armes assez puissantes pour faire exploser une planète… Je vous le dis moi, c’est comme ça que ça finira ; ils inventeront des armes ou des drones toujours plus miniaturisés, et il ne restera plus que des machines de plus en plus petites pour se battre dans ce qui restera de la galaxie, et personne de vivant pour se rappeler comment tout a commencé.

— Ma foi, intervint la voix d’Unaha-Closp, c’est assez excitant comme perspective. Mais… et si les choses tournaient mal ?

— Ton comportement au combat est trop négatif, Aviger, protesta Dorolow de sa voix haut perchée. Il faut être plus positif que ça. La compétition joue toujours un rôle formateur ; l’affrontement doit être considéré comme une épreuve à remporter, la guerre fait partie intégrante de la vie et du processus évolutionniste. Une fois parvenu à son degré extrême, c’est alors qu’on se trouve soi-même…