— … dans la merde, généralement, coupa Yalson, ce qui fit sourire Horza.
— Yalson, reprit Dorolow, même si tu n’es pas d’ac…
— Silence ! interrompit brusquement Horza. (L’écran près de sa joue venait de palpiter brièvement.) Restez où vous êtes. Je détecte un son vers l’avant.
Il s’immobilisa dans les airs et bascula le signal extérieur de l’écran vers ses haut-parleurs.
Un bruit grave, caverneux et formé de pulsations sourdes, tel un ressac puissant perçu à bonne distance, ou encore des coups de tonnerre retentissant très loin dans la montagne.
— Il y a quelque chose qui fait du bruit là-bas, les informa-t-il.
— À quelle distance de la prochaine station ? s’enquit Yalson.
— Environ deux kilomètres.
— Tu crois que c’est eux ? demanda Neisin d’un ton subitement anxieux.
— C’est probable, répondit Horza. Bon, j’y vais. Yalson, mets Balvéda dans le harnais d’immobilisation. Tout le monde vérifie le fonctionnement de son arme. Pas un bruit. Wubslin, Neisin, avancez lentement. Arrêtez-vous dès que vous apercevrez la gare. Je vais essayer de parler à ces gens.
Le grondement intermittent résonnait toujours ; Horza avait l’impression d’entendre un éboulement dans une mine, au cœur d’une montagne.
Il approchait de la station. Une porte antisouffle entra dans son champ de vision, à un angle du tunnel. La gare devait se trouver une centaine de mètres plus loin. Il perçut un fort martèlement métallique qui remontait dans le tunnel, sonore et grave, à peine assourdi par la distance ; on aurait dit que quelqu’un basculait d’énormes leviers d’aiguillages ou attachait de lourdes chaînes. La combinaison enregistrait la présence dans l’air de molécules organiques – l’odeur des Idirans. Il dépassa le rebord en saillie de la porte antisouffle et vit tout à coup la station.
Il y avait de la lumière, dans la station 6 ; une lumière jaunâtre et faible, comme celle d’une torche sur le point de s’éteindre. Il attendit, pour s’avancer plus près, que Wubslin et Neisin annoncent qu’eux aussi apercevaient la station.
Il y avait un train du Complexe de Commandement en gare ; avec ses trois étages, son corps renflé et ses trois cents mètres de long, il emplissait à demi le cylindre de la caverne. La lumière en question provenait de l’avant du train, tout au fond, là où se trouvait la cabine de pilotage. C’était aussi du train que venaient les sons. Il traversa le tunnel piéton de manière à pouvoir embrasser du regard le reste de la gare.
Tout au bout du quai, le Mental flottait dans l’air.
Il le contempla un instant, puis demanda un agrandissement de l’image pour être sûr de ne pas se tromper. La chose avait l’air authentique ; c’était une forme ellipsoïdale d’environ quinze mètres de long sur trois de diamètre, qui luisait d’un jaune argenté sous la chiche clarté dispensée par la cabine du train, et qui flottait dans cet air jamais renouvelé comme un poisson mort à la surface d’un étang croupi. Il consulta son détecteur de masse : il enregistrait le signal indistinct émis par le réacteur du train, mais rien d’autre.
— Yalson, murmura-t-il tout en sachant que ce n’était pas nécessaire, que dit le détecteur de masse ?
— Je ne vois qu’une faible trace ; un réacteur, sans doute.
— Wubslin, reprit Horza, j’aperçois quelque chose qui ressemble fort au Mental, ici, dans la station, suspendu en l’air au bout du quai. Mais ça n’apparaît sur aucun des deux détecteurs. Tu crois que c’est son anti-g qui le rend indétectable ?
— Normalement, non, s’étonna Wubslin en retour. Un détecteur de gravité passive n’y verrait peut-être que du feu, mais pas les…
Un fracas métallique assourdissant retentit au niveau du train. La combinaison de Horza signala une brusque élévation du taux de radiation local.
— Bordel de merde ! fit-il.
— Qu’est-ce qui se passe ?
C’était la voix de Yalson, suivie d’une série de cliquètements et craquements qui résonnèrent de part et d’autre de la station. Une nouvelle lumière jaunâtre de même intensité apparut sous le wagon du réacteur, vers le milieu du train.
— Ils trafiquent dans le wagon-réacteur, voilà ce qui se passe !
— Bon Dieu, s’alarma Wubslin. Ils ne savent donc pas à quel point tous ces trucs sont anciens ?
— Pourquoi font-ils ça ? interrogea Aviger.
— Peut-être pour remettre le train en marche grâce à ses propres ressources, avança Horza. Complètement insensé.
— Ils sont peut-être trop paresseux pour remonter leur proie à la force des bras jusqu’à la surface, proposa le drone.
— Ces… réacteurs nucléaires, ils ne peuvent pas exploser, si ? s’inquiéta Aviger juste au moment où une aveuglante lumière bleue naissait au centre du train.
Horza vacilla, les paupières closes. Il entendit Wubslin crier des mots qu’il ne comprit pas et attendit la déflagration, le vacarme, la mort.
Il releva la tête. La lumière continuait de palpiter et de projeter des étincelles sous le wagon-réacteur, et il perçut un chuintement irrégulier semblable à des parasites radio.
— Horza ! cria Yalson.
— Couilles divines ! souffla Wubslin. J’ai bien failli mouiller mon pantalon.
— Ça va, intervint Horza. J’ai bien cru qu’ils avaient tout fait sauter. Qu’est-ce que c’était, en fait, Wubslin ?
— Fer à souder, à mon avis. Un arc électrique.
— Bon. Il faut arrêter ces fous furieux avant qu’ils ne nous réduisent tous en bouillie. Yalson, viens me rejoindre. Dorolow, tu vas à la rencontre de Wubslin. Aviger, tu restes avec Balvéda.
Il leur fallut quelques minutes pour se redéployer. Horza surveillait la lumière bleue vacillante qu’un grésillement continuait d’accompagner sous la partie médiane du train. Tout à coup, elle disparut. La station n’était plus éclairée que par les deux faibles sources de clarté émanant de la cabine et du wagon-réacteur. Yalson remonta le tunnel piéton, propulsée par son anti-g, et vint se poser doucement à côté de Horza.
— Prêts, fit Dorolow sur l’intercom.
Un écran s’alluma dans le casque de Horza, et un haut-parleur lui bipa dans l’oreille. Quelque chose venait d’émettre un signal dans les environs, quelque chose qui n’était ni le drone, ni l’une de leurs combinaisons.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda Wubslin, qui reprit presque aussitôt : Regardez, là, par terre ! On dirait un communicateur. (Horza et Yalson s’entre-regardèrent.) Horza, reprit l’ingénieur, il y a un communicateur par terre dans le tunnel ; je crois qu’il est en marche. Il a dû capter le bruit qu’a fait Dorolow en se posant près de moi. C’était ça, le signal ; ils utilisent ce communicateur comme mouchard.
— Désolée, ajouta Dorolow.
— Eh bien n’y touchez pas, répliqua vivement Yalson. Il est peut-être piégé.
— Alors comme ça, ils savent qu’on est là maintenant, dit Aviger.
— Ils l’auraient su tôt ou tard de toute façon, commenta Horza. Je vais essayer de les interpeller ; tenez-vous prêts, au cas où ils ne seraient pas disposés à discuter.
Horza désactiva son anti-g et gagna le bout du tunnel, en s’arrêtant à la limite du quai. Il y avait là un deuxième communicateur, qui transmettait sa pulsation unique. Horza leva les yeux sur l’immense train sombre et activa le haut-parleur extérieur de sa combinaison. Puis il prit sa respiration et s’apprêta à s’exprimer en idiran.