L’ellipsoïde argenté entra en mouvement et partit en direction du tunnel piéton opposé à celui par lequel la Libre Compagnie avait fait son entrée dans la gare. Le premier tir de l’Idiran parut le traverser de part en part, ainsi que le deuxième ; la troisième décharge entraîna sa disparition pure et simple. Il ne resta à sa place qu’une légère langue de fumée.
Mais bientôt Yalson et Wubslin firent mouche, et la combinaison de l’Idiran se mit à scintiller. Le guerrier tituba et fit volte-face comme pour se remettre à tirer dans leur direction, mais à ce moment-là sa combinaison blindée céda. Il fut projeté en arrière sur toute la profondeur du portique, un bras disparaissant dans un nuage de feu et de fumée ; puis il bascula par-dessus le parapet de la passerelle et s’écrasa au niveau intermédiaire. Sa combinaison était la proie de flammes vives ; une de ses jambes resta accrochée au garde-fou. Le pistolet à plasma lui sauta des mains. De nouveaux coups de feu fracassèrent son casque imposant et en brisèrent la visière noircie. Il resta suspendu là quelques secondes encore, affalé, embrasé, dansant sous l’impact des balles, puis la jambe accrochée au parapet céda, se détacha d’un coup et tomba sur le quai. L’Idiran s’affaissa, ramassé sur lui-même, sur le sol de la passerelle.
Horza écouta de toutes ses forces. Ses oreilles carillonnaient toujours.
Au bout d’un moment, le calme revint. Une fumée âcre lui piquait le nez : plastique calciné, métal fondu, viande grillée.
Il avait repris connaissance à temps pour apercevoir Yalson lancée en pleine course. Il avait bien essayé de la couvrir, mais ses mains tremblaient trop, et il n’avait pas réussi à faire fonctionner son arme. À présent, plus personne ne tirait ; un silence absolu régnait. Il se leva et pénétra d’un pas mal assuré dans la gare, où le train meurtri par l’escarmouche laissait échapper de la fumée.
Wubslin était agenouillé au côté de Dorolow et s’efforçait d’une main de défaire un des gants de son ami, dont la combinaison continuait de se consumer lentement. L’intérieur de sa visière était tout barbouillé de rouge et masquait entièrement son visage.
Horza vit Yalson retraverser la gare pour revenir vers eux, toujours sur le qui-vive. Sa combinaison avait encaissé deux ou trois décharges de plasma au niveau du tronc, à en juger par les marques en spirale qui dessinaient des balafres noires sur son revêtement gris. La jeune femme posa un regard soupçonneux sur la passerelle arrière, où gisait un Idiran immobile et pris au piège ; puis elle releva sa visière.
— Ça va ? demanda-t-elle à Horza.
— Ça va. Un peu groggy. Mal à la tête.
Yalson acquiesça, et tous deux se dirigèrent vers l’endroit où gisait Neisin.
La vie de Neisin ne tenait plus qu’à un fil. Son fusil avait carrément explosé et lui avait criblé d’éclats la poitrine, les bras et le visage. Ce dernier n’était plus qu’une bouillie écarlate dont s’échappaient quelques bulles accompagnées de gémissements.
— Putain de merde ! fit Yalson.
Elle tira de sa combinaison un petit médipack et passa la main derrière ce qui restait de la visière de Neisin afin d’injecter au blessé à demi conscient une bonne dose d’antalgique.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? fit la petite voix d’Aviger sortant du casque de Yalson. Le danger est écarté ?
Yalson consulta Horza du regard ; celui-ci haussa les épaules, puis fit oui de la tête.
— Oui, Aviger, tout va bien maintenant, répondit-elle. Tu peux venir.
— J’ai laissé Balvéda se servir du micro de ma combi ; elle disait qu’elle…
— On a entendu, coupa Yalson.
— Elle a parlé de… d’« éclatement du canon », c’est ça ? (Horza entendit la voix assourdie de Balvéda confirmer ses dires.) D’explosion du fusil, ou quelque chose dans ce genre.
— Ma foi, c’est bien ce qui s’est passé, répliqua Yalson. Neisin est drôlement mal en point. (Elle jeta un coup d’œil à Wubslin, qui reposait au sol la main de Dorolow. Il vit qu’elle le regardait et secoua la tête.) Dorolow s’est fait tuer, Aviger, reprit Yalson.
Le vieil homme ne réagit pas tout de suite. Puis :
— Et Horza ? demanda-t-il.
— Il a pris une rafale de plasma dans le casque. Dégâts matériels ; communications impossibles. Il va s’en tirer. (Yalson se tut un instant et soupira. Puis :) En revanche, on dirait bien qu’on a perdu le Mental. Il s’est volatilisé.
Aviger attendit encore un peu avant de répondre, puis reprit d’une voix tremblante :
— Eh bien, on peut dire que c’est un beau gâchis. « On débarque, on rembarque », hein ? Encore un exploit, quoi ! Je vois que notre ami le Métamorphe reprend l’œuvre de Kraiklyn là où il l’a laissée !
Sa voix où perçait la colère monta dans l’aigu à la fin de sa phrase, puis il coupa brusquement son transcepteur.
Yalson regarda Horza, secoua la tête et dit :
— Quel vieux con !
Wubslin était resté agenouillé près du cadavre de Dorolow. Ils l’entendirent sangloter à plusieurs reprises, puis il se retira à son tour du canal commun. Le souffle de plus en plus rare de Neisin faisait naître des crachotements sur son masque de chair et de sang.
Yalson traça le Cercle de la Flamme au-dessus du brouillard rouge qui cachait aux regards le visage de Dorolow, puis couvrit son corps au moyen d’un drap trouvé dans le paquetage. Horza ne sentait plus ses oreilles carillonner, et ses idées commençaient à s’éclaircir. Débarrassée de son harnais d’immobilisation, Balvéda le regardait s’occuper de Neisin. Aviger se tenait à ses côtés en compagnie de Wubslin, dont le bras blessé avait déjà reçu les soins nécessaires.
— J’ai entendu le bruit que faisait son arme, expliqua Balvéda. Un bruit très caractéristique.
Wubslin venait de demander pourquoi le fusil de Neisin avait explosé, et comment la jeune femme avait pu comprendre ce qui se passait.
— Je l’aurais reconnu aussi si je n’avais pas pris un coup sur la tête, fit remarquer Horza.
Il était occupé à retirer du visage du blessé inconscient de petits éclats de visière, et à vaporiser du dermogel aux endroits où le sang suintait. Neisin était en état de choc, probablement agonisant, mais on ne pouvait même pas le sortir de sa combinaison : il y avait trop de sang coagulé entre son corps et le matériau qui l’enveloppait. Ce sang jouerait assez bien son rôle de pansement biologique compressif jusqu’à ce qu’on lui enlève sa combinaison, mais à ce moment-là, il se remettrait à couler, et en trop d’endroits à la fois pour que ses compagnons puissent intervenir efficacement. Ils étaient donc contraints de laisser Neisin en l’état, comme si, dans ce naufrage commun, homme et machine étaient devenus un seul et même organisme fragile.
— Mais qu’est-ce qui s’est passé ? insista Wubslin.
— Éclatement du canon, répondit Horza. Il avait dû régler très bas le seuil d’explosion des projectiles, pour qu’ils explosent au contact de n’importe quelle surface, même flexible. Alors les obus se sont mis à exploser en rencontrant l’onde de choc de leurs prédécesseurs, au lieu d’attendre de rencontrer leur cible. Comme il n’arrêtait pas de tirer, cette onde a renfoncé les explosions en plein dans la gueule de l’arme.
— Normalement, ces fusils sont pourvus de capteurs destinés à empêcher ce genre d’accident, ajouta Balvéda en grimaçant de douleur à la place du blessé tandis que Horza retirait d’une orbite un long fragment de visière. Sans doute le sien n’a-t-il pas fonctionné.