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— Je ne savais pas que c’était important à ce point, pour toi.

— Maintenant oui. (Elle détourna brièvement les yeux, puis lui adressa un sourire hésitant.) De toute façon, je crois que je te suivrais quoi qu’il arrive, rien que pour t’empêcher de te fourrer dans le pétrin.

— Je trouvais que tu t’éloignais un peu de moi depuis quelque temps, au contraire.

— C’est que…, commença Yalson. Je n’étais pas très en… (Un gros soupir.) Oh, et puis tant pis. Après tout, pourquoi pas ?

— Qu’est-ce qu’il y a ? pressa Horza.

Elle haussa les épaules et il vit à contre-jour son crâne fin et rasé s’incliner à nouveau. Elle secoua la tête.

— Horza, répondit-elle avec un petit rire qui tenait plus du grognement, si je te le dis, tu ne vas pas me croire.

— Si tu me dis quoi ?

— Rien ne m’y oblige, après tout.

— Dis-le-moi.

— Je n’espère pas que tu me croies. Et si tu me crois, je sais que ça ne te fera pas du tout plaisir. Enfin, pas tellement. Je ne plaisante pas, tu sais. Je ne devrais peut-être pas…

Elle avait l’air sincèrement troublée. Il émit un petit rire.

— Allons, Yalson. Tu en as trop dit maintenant. Tu n’es pas du genre à faire marche arrière, tu l’as dit toi-même. Alors qu’est-ce qui se passe ?

— Je suis enceinte.

Il eut tout d’abord l’impression d’avoir mal entendu, et faillit faire une plaisanterie à partir de ce qu’il croyait avoir compris ; mais il se repassa mentalement les sons qu’elle avait proférés et, après vérification, en conclut que c’était bien ce qu’elle avait dit. Et elle ne s’était pas trompée : il n’arrivait pas à le croire. Rien à faire, il n’y croyait pas.

— Ne me demande pas si j’en suis sûre, reprit Yalson.

Les yeux à nouveau baissés, elle tripotait ses doigts ; son regard ne les quittait que pour se fixer sur le sol du tunnel obscur. Ses mains nues dépassaient de ses manches telles deux excroissances de chair pressées l’une contre l’autre.

— Il n’y a aucun doute là-dessus. (Elle le regarda en face, bien que Horza ne pût distinguer ses yeux et qu’elle-même eût sans doute du mal à discerner les siens.) J’avais raison, hein ? Tu ne me crois pas ? Je veux dire, il est de toi. C’est pour ça que je te le dis. Sinon, j’aurais gardé ça pour moi, si tu… si tu n’étais pas le… enfin, si tu n’y étais pour rien, quoi. (Un haussement d’épaules.) Je pensais que tu comprendrais peut-être l’allusion quand je t’ai demandé si on avait encaissé beaucoup de radiations… Mais maintenant, tu te demandes comment c’est possible, hein ?

— Eh bien…, fit Horza après s’être éclairci la voix. (Il secoua la tête à son tour.) Tout ce qu’on peut dire, c’est que ça ne devrait pas être possible. D’accord, nous sommes tous les deux… Mais enfin, nous appartenons tout de même à des espèces différentes ; non, en théorie ce n’est pas possible.

— Ma foi, il y a bien une explication, soupira Yalson sans quitter des yeux ses doigts, qui se trituraient mutuellement. Mais là non plus, je ne pense pas que ça te plaise beaucoup.

— Vas-y quand même.

— Euh… Eh bien voilà. Ma mère… Ma mère vivait sur un Roc. Un Roc itinérant parmi d’autres, tu vois. Un des plus anciens. Il se… baladait dans la galaxie depuis neuf ou dix mille ans, et…

— Attends un peu, coupa Horza. Un des plus anciens de quel camp ?

— … Et mon père, lui… était un homme originaire d’une planète où le Roc s’était arrêté un jour. Ma mère lui avait promis qu’elle reviendrait, mais n’a jamais tenu parole. Je lui avais dit que, moi, j’irais y faire un tour, juste histoire d’aller rendre visite à mon père, en admettant qu’il soit encore en vie… Sentimentalisme à l’état pur, sans doute, mais ce qui est dit est dit, et un jour je tiendrai ma promesse. Si je me sors vivante de toute cette histoire.

Elle émit à nouveau le même son, mi-rire, mi-grognement, et détacha un instant ses yeux de ses doigts convulsés pour balayer rapidement du regard les profondeurs enténébrées de la station. Puis elle se retourna vers le Métamorphe, qui perçut alors dans sa voix une urgence, presque une supplication.

— Je ne suis originaire de la Culture qu’à moitié, et seulement par la naissance, Horza. J’ai quitté le Roc dès que j’ai eu l’âge de manier correctement une arme à feu ; je me rendais bien compte que je n’étais pas à ma place au sein de la Culture. Et c’est comme cela, par mon père, que j’ai hérité du génofixage permettant la reproduction interespèces. Je n’y avais encore jamais réfléchi. Normalement, ça doit dépendre de ma volonté ; je dois désirer consciemment ne pas tomber enceinte, mais cette fois-ci, ça n’a pas marché. Il y a peut-être un moment où ma vigilance a été prise en défaut. En tout cas, je ne l’ai pas fait exprès, Horza, je t’assure. Ça ne m’est à aucun moment venu à l’esprit. Il se trouve que c’est arrivé, c’est tout. Je…

— Tu le sais depuis quand ? demanda calmement Horza.

— Quelques jours avant qu’on ne débarque ici. Je ne sais plus exactement à quel moment je m’en suis aperçue. D’abord, je n’ai pas voulu y croire. Mais je sais que c’est vrai. Écoute… (Elle se pencha plus près de lui, et une note de supplication perça de nouveau dans sa voix.) Je peux avorter. Rien qu’en y pensant, je peux m’en débarrasser, si tu veux. Je l’aurais déjà fait si tu ne m’avais pas dit que tu n’avais aucune famille, personne pour perpétuer ton nom ; alors j’ai pensé… Quant à moi, je me fiche bien de mon nom… Je me disais simplement que toi, tu…

Elle s’interrompit, rejeta brusquement la tête en arrière et passa ses doigts dans sa chevelure rase.

— Je suis touché que tu aies pensé à cela, Yalson, déclara-t-il.

Elle hocha la tête en silence et recommença à se triturer les doigts.

— Quoi qu’il en soit, je te laisse le choix, Horza, reprit-elle sans le regarder. Je peux le garder. Je peux le laisser poursuivre sa croissance ou le maintenir à son stade actuel… Comme tu voudras. Si ça se trouve, je n’ai tout simplement pas envie de prendre cette décision. Ce que je veux dire c’est que… ce n’est peut-être pas un sacrifice ; ça n’a peut-être rien de noble. Mais enfin voilà. À toi de choisir. Quant à savoir quel bâtard interespèces bizarroïde je peux bien porter dans mon ventre, ça…

« Mais je pensais que tu devais être au courant. Parce que je t’aime bien et que… Je ne sais pas. Parce qu’il était temps que je fasse quelque chose pour quelqu’un, pour changer. (Elle secoua encore une fois la tête ; sa voix exprimait à la fois la perplexité, la contrition et la résignation.) Ou alors, je m’arrange pour me faire plaisir à moi-même, comme d’habitude. Oh…

Il vint vers elle, les bras tendus. Elle fit subitement un pas en avant et l’enlaça. Les combinaisons ne facilitaient pas leur étreinte, et Horza se sentit le dos raide et tout endolori ; il la tint tout de même contre lui et la berça doucement d’avant en arrière.

— Il ne serait presque pas de la Culture, Horza ; pour un quart seulement… si tu décides de le garder. Je suis désolée de m’en remettre à toi, mais si tu ne veux rien savoir, tant pis, je réfléchirai encore et je prendrai une décision par moi-même. Puisqu’il fait encore partie de moi et de moi seule, je n’ai peut-être aucun droit de te demander ça. Je ne tiens pas vraiment à… (Un énorme soupir.) Oh, merde. Vraiment, je ne sais pas, Horza. Sincèrement.

— Yalson, commença-t-il après avoir pris le temps de réfléchir à ce qu’il allait dire. Je me contrefiche que ta mère ait été de la Culture. Je me moque de savoir comment c’est arrivé. Si tu veux aller jusqu’au bout, je n’y vois pas d’inconvénient. Et je me moque aussi de la bâtardise interespèces. (Il l’écarta légèrement de lui et contempla l’ombre qui noyait son visage.) Je me sens flatté, Yalson, et plein de gratitude aussi. C’est une bonne idée, tu sais ; comme tu dirais : « Après tout, pourquoi pas ! »