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— Répugnant, marmonna-t-il pour lui même en remettant son fusil à l’épaule. Répugnant de la tête aux pieds.

— Regardez !

Ils avaient à peine parcouru cinquante mètres à l’intérieur du tunnel. Aviger venait seulement de s’y couler à son tour et fendait l’air pour les rattraper lorsque Wubslin poussa un cri. Ils s’immobilisèrent et scrutèrent l’écran du détecteur de masse.

Presque au centre des lignes vertes et denses se dessinait une tache grise aux contours mal définis : la trace du réacteur qu’ils avaient maintenant l’habitude de voir, le détecteur se laissant abuser par la pile atomique du train.

Mais tout au bord de l’écran, droit devant et à quelque vingt-six kilomètres de distance, on apercevait un deuxième écho. Cette fois, il ne s’agissait ni d’une tache grisâtre ni d’une trace trompeuse. C’était un point lumineux très vif qui, sur l’écran, ressemblait à une étoile.

12. Le Complexe de Commandement : moteurs

— … Un ciel de glace pilée, un vent à vous taillader jusqu’à l’os. La plupart du temps, il faisait trop froid pour la neige, mais à un moment, onze jours et onze nuits durant, le blizzard a soufflé sur le champ de glace où nous marchions ; avec un hurlement de bête sauvage et une morsure d’acier, il précipitait les cristaux de glace en un seul et vaste torrent par-dessus la terre dure et gelée. Une fois pris dans ses remous, on ne pouvait ni ouvrir les yeux, ni respirer ; même la station debout était quasi impossible. Nous avons creusé un trou peu profond et nous nous y sommes étendus dans le froid jusqu’à ce que les cieux se dégagent.

« Nous étions une bande d’éclopés marchant dans le plus grand désordre. Nous avons perdu quelques-uns des nôtres, dont le sang avait gelé dans les veines. L’un de nos compagnons a tout bonnement disparu, une nuit, lors d’une tempête de neige. D’autres n’ont pas survécu à leurs blessures. L’un après l’autre nous les avons perdus, nos camarades, nos serviteurs. Tous nous ont suppliés de faire bon usage de leur cadavre. Nous avions si peu de nourriture ! Nous savions tous ce que cela signifiait. Nous étions préparés. Citez-moi sacrifice plus absolu, plus noble !

« Dans cet air-là, quand nous pleurions, les larmes nous gelaient sur les joues avec un craquement, comme un cœur qui se brise.

« Les montagnes. Les défilés de très haute altitude que nous avons franchis, affaiblis par la famine, par l’air rare et mordant ! La neige était une poudre blanche, sèche comme la poussière. La respirer, c’était geler de l’intérieur ; les paquets de neige chassés des pentes inégales par les pieds de ceux qui marchaient devant nous nous piquaient la gorge telle une rafale d’embruns acides. J’ai vu des arcs-en-ciel dans les voiles cristallins de glace et de neige qui étaient le résultat de notre passage, et j’en suis venu à haïr ces couleurs, cette sécheresse frigorifiante, l’air des hauteurs, si pauvre en oxygène, et ces cieux bleu foncé.

« Trois glaciers nous avons dû traverser, deux de nos camarades nous avons vus disparaître dans des crevasses où nul ne les voyait ni ne les entendait bientôt plus, où ils s’enfonçaient plus vite que ne nous parvenait l’écho de leurs cris.

« Tout au fond d’un cirque, au milieu des montagnes, nous avons débouché dans un marécage qui s’étendait là, dans cette dépression, tel un cloaque où s’engluaient nos espoirs. Nous étions trop apathiques, trop abrutis pour sauver la vie de notre Querl lorsque celui-ci s’y aventura par mégarde, avant de s’y enliser irrémédiablement. Nous pensions que ce n’était pas possible, tant l’air était froid malgré le soleil timide ; nous nous disions que le marécage était sûrement gelé, que nos yeux nous trompaient, que, bientôt, ils y verraient à nouveau clair et nous montreraient notre Querl revenant vers nous au lieu de s’enfoncer, hors d’atteinte, sous cette eau croupissante et noire.

« Mais c’était une mare de pétrole, ainsi que nous l’avons compris trop tard, après que les profondeurs goudronneuses eurent réclamé leur dû. Le lendemain, comme nous cherchions encore un moyen de traverser, le froid s’accrut ; sous son emprise même la fange se pétrifia ; alors nous avons pu nous élancer vers l’autre rive.

« Parvenus au milieu de l’étendue d’eau gelée, nous avons commencé à mourir de soif. Nous n’avions guère que la chaleur de nos propres corps pour faire fondre la neige, et quand nous absorbions cette poudre blanche jusqu’à ce que sa morsure glaciale nous engourdisse et nous assomme, cela ralentissait à la fois nos paroles et notre progression. Mais toujours nous avancions, malgré le froid qui nous suçait la peau, que nous soyons éveillés ou que nous tentions de dormir, tandis que le soleil implacable faisait de nous des aveugles perdus dans une immensité étincelante, et emplissait nos yeux de feu. Le vent nous cisaillait, la neige s’efforçait de nous engloutir, des montagnes qu’on aurait dites taillées dans du verre noir bouchaient notre horizon et, la nuit, par temps clair, les étoiles nous tentaient ; mais toujours nous allions de l’avant.

« Près de deux mille kilomètres, petit homme, avec pour tout viatique le peu de nourriture récupéré dans l’épave, le peu de matériel que la bête de la Barrière n’avait pas réduit à l’état de ferraille, ainsi que notre seule volonté. Nous étions quarante-quatre en quittant le cuirassé, vingt-sept au moment d’entreprendre notre équipée à travers les neiges : huit de mon espèce et dix-neuf représentants de la race des medjels. Deux seulement sont parvenus au bout du voyage, sans compter nos six serviteurs.

« Et vous vous étonnez que nous nous soyons rués sur le premier refuge pourvu de lumière et de chaleur que nous ayons trouvé sur notre chemin ? Que nous nous en soyons rendus maîtres sans demander la permission ? Nous avons vu de fiers guerriers et de fidèles serviteurs mourir de froid, nous avons été témoins de notre affaiblissement mutuel, comme si les rafales de glace nous avaient érodés ; nous avons levé les yeux vers les cieux cruels et sans nuage d’un monde mort qui n’était pas le nôtre, en nous demandant qui, l’aube venue, serait mangé par l’autre. Nous en avons plaisanté les premiers temps, mais après avoir marché trente jours et vu mourir la plupart des nôtres, abîmés dans des crevasses de glace ou des ravins de montagne, quand ils ne s’engloutissaient pas tout crus dans nos estomacs, nous n’avons plus trouvé cela si drôle. Parmi les derniers survivants, quelques-uns, je crois, ont douté de notre mission et sont morts de désespoir.

« Oui, nous avons exécuté vos amis humains, ceux que vous appelez Métamorphes. J’en ai tué un de mes propres mains ; un autre, le premier, est tombé aux mains d’un medjel alors qu’il dormait encore. Celui de la salle de contrôle s’est battu courageusement ; quand il s’est su perdu, il a détruit presque tous les instruments de contrôle. Je salue sa mémoire. Un autre encore s’est fièrement défendu dans la salle où ils stockaient leur matériel ; celui-là aussi a noblement péri. Vous ne devriez pas les pleurer trop amèrement. J’affronterai mes supérieurs le regard clair et le cœur confiant. Au lieu de me châtier, comme vous semblez le croire, ils me récompenseront, si je parviens jamais devant eux.

Horza marchait dans le tunnel sur les talons de l’Idiran pendant que Yalson prenait un peu de repos après avoir monté la garde auprès du grand tripède. Il avait demandé à Xoxarle de lui raconter ce qui était arrivé au commando idiran dépêché sur la planète par l’intermédiaire de l’animal chuy-hirtsi. La créature avait répondu par une véritable harangue.

— Elle, corrigea le Métamorphe.