— Qu’est-ce qu’il est lourd, le salaud ! haleta Horza tandis qu’Aviger, Unaha-Closp et lui-même tiraient et poussaient Xoxarle pour l’adosser à la paroi du tunnel.
Sa tête massive pendait mollement sur sa poitrine. Un liquide suintait à la commissure de ses lèvres démesurées. Horza et Aviger se redressèrent. Ce dernier s’étira les bras en poussant un grognement.
Xoxarle semblait mort. Cela dura une seconde, peut-être deux.
Alors, ce fut comme si une force colossale se déchaînait brusquement et le décollait du mur. Il se jeta en avant, légèrement de biais ; un de ses bras heurta violemment la poitrine de Horza et projeta comme un boulet de canon le Métamorphe contre Yalson. Simultanément, les jambes partiellement fléchies de l’Idiran se détendirent ; il s’écarta d’un seul coup du petit groupe assemblé devant la palette et dépassa Aviger (plaqué contre la paroi) puis Unaha-Closp (aplati contre le sol du tunnel par l’autre main de Xoxarle). Puis il se rua sur la palette.
Il bondit par-dessus l’engin et brandit un poing massif. Wubslin n’avait même pas eu le temps de tendre la main vers son arme que l’Idiran abattait de toutes ses forces son poing sur le détecteur de masse, qu’il réduisit aussitôt en miettes. De l’autre main, il chercha en un clin d’œil à dérober le laser. Wubslin se jeta instinctivement en arrière et percuta Balvéda.
La main de Xoxarle se referma sur le fusil-laser comme un piège à ressort sur la patte d’un animal. Emporté par son élan, il roula sur lui-même et se retrouva de l’autre côté des miettes du détecteur. L’arme tournoya dans sa poigne et se braqua vers les profondeurs du tunnel, là où Horza, Yalson et Aviger en étaient encore à chercher leur équilibre, tandis que Unaha-Closp commençait tout juste à réagir. Xoxarle assura sa position et visa Horza.
Unaha-Closp se précipita contre la mâchoire inférieure de l’Idiran tel un minuscule missile mal conçu ; la créature tout entière s’en trouva soulevée de la palette. Le cou étiré au maximum, ses trois jambes tressautant d’un même mouvement et les bras en croix, il atterrit avec un choc sourd aux pieds de Wubslin et ne bougea plus.
Horza se pencha pour récupérer son arme. Yalson plongea et, pivotant sur elle-même, pointa sur l’Idiran le canon de son arme. Wubslin se redressa en position assise. Balvéda avait fait quelques pas chancelants en arrière après que l’ingénieur l’eut heurtée en tombant ; une main sur la bouche, elle regardait fixement Unaha-Closp suspendu au-dessus du visage de Xoxarle. Aviger se frottait la tête en lançant un regard mauvais à la paroi du tunnel.
Horza alla se tenir auprès de Xoxarle, dont les yeux étaient fermés. Wubslin arracha son arme à la poigne désormais flasque de l’Idiran.
— Pas mal, drone, fit Horza en hochant la tête.
La machine se tourna vers lui.
— Je m’appelle Unaha-Closp, lui renvoya-t-elle, exaspérée.
— D’accord, d’accord, soupira-t-il. Pas mal du tout, Unaha-Closp.
Puis il entreprit d’examiner les poignets de Xoxarle. Les fils avaient cassé. Ceux qui lui entravaient les chevilles avaient tenu, mais au niveau des bras, ils s’étaient rompus net.
— Je ne l’ai tout de même pas tué, j’espère ? demanda Unaha-Closp.
Tout en pressant le canon de son arme contre la tête de Xoxarle, Horza lui fit signe que non.
Le corps de la créature se mit tout à coup à trembler. Ses paupières s’ouvrirent brusquement.
— Non, mes petits amis, je ne suis pas mort, gronda l’Idiran.
Le son à la fois crépitant et râpeux de son rire résonna dans le tunnel et se répercuta sur les parois. Il décolla lentement son torse du sol.
Horza lui décocha un coup de pied dans les côtes.
— On ne b…
— Nabot ! coupa la créature en riant, avant qu’il n’ait eu le temps de finir. Est-ce ainsi qu’on traite ses alliés ? (Il se frotta la mâchoire, déplaçant par la même occasion des plaques de kératine fracturées.) Je suis blessé, annonça la formidable voix. (Puis il se remit à rire, et sa grosse tête en V roula en direction de l’appareil pulvérisé gisant sur la palette.) Mais pas aussi mal en point que votre précieux détecteur de masse.
Horza poussa son canon contre la tempe de l’Idiran.
— Je devrais bien…
— Me tirer tout de suite une balle dans la tête, oui, je sais, Métamorphe. Je t’ai déjà dit que c’était dans ton intérêt. Alors, qu’est-ce que tu attends ?
Horza contracta son doigt sur la détente en retenant sa respiration, puis lâcha un hurlement inarticulé sous le nez de la créature assise devant lui et s’éloigna à grands pas pour s’arrêter de l’autre côté de la palette.
— Ligotez-moi ce fumier ! vociféra-t-il.
Puis il dépassa Yalson et s’éloigna à grandes enjambées. La jeune femme se retourna brièvement pour le regarder partir, puis reporta son attention sur la scène et, secouant légèrement la tête, regarda Aviger ficeler les bras de l’Idiran contre son torse au moyen de plusieurs longueurs de fil, aidé par Wubslin qui jetait de temps en temps un regard attristé aux débris du détecteur. Xoxarle était encore secoué d’éclats de rire.
— J’ai comme l’impression qu’il a détecté ma masse, et surtout celle de mon poing ! Ha ha !
— Quelqu’un a pensé à dire à ce sac à merde tripède que nous avions toujours le détecteur de masse de ma combi, j’espère, déclara Horza lorsque Yalson vint le rejoindre.
Cette dernière lança un regard par-dessus son épaule et dit :
— Ma foi, moi, je le lui ai dit, mais je ne pense pas qu’il m’ait crue. (Elle regarda Horza.) Pourquoi ? Il marche ?
Horza consulta brièvement le petit écran répéteur sur sa console de poignet.
— Pas à cette distance, il n’est pas d’une portée suffisante, mais dès qu’on s’approchera, oui. Ça ne nous empêchera pas de trouver ce que nous cherchons, va. Ne t’inquiète pas.
— Mais je ne m’inquiète pas, rétorqua Yalson. Tu viens bientôt rejoindre les autres ?
Nouveau regard par-dessus son épaule. Le petit groupe venait à une vingtaine de mètres derrière eux. Xoxarle, qui continuait de pouffer de temps à autre, marchait en tête, suivi de Wubslin, qui pointait sur lui le paralyseur neural. Balvéda était assise sur la palette, et juste derrière elle planait Aviger.
— Mais oui, fit-il en hochant la tête. On n’a qu’à les attendre ici.
Il fit halte, et Yalson, qui avait préféré marcher, s’arrêta aussi. Ils s’appuyèrent à la paroi le temps que Xoxarle parvienne à leur hauteur.
— Et toi, au fait, ça va ? demanda-t-il à la jeune femme.
— Très bien, répondit-elle en haussant les épaules. Et toi ?
— Je voulais dire…, commença-t-il.
— Je sais très bien ce que tu voulais dire, coupa-t-elle, et je t’ai répondu : très bien. Et maintenant, arrête de m’emmerder avec ça. (Elle lui sourit.) D’accord ?
— D’accord, répondit Horza en braquant son arme sur l’Idiran au moment où celui-ci passait devant lui.
— Alors, Métamorphe… on est perdu ? ironisa le géant.
— Taisez-vous donc et marchez, répliqua Horza, qui régla son pas sur celui de Wubslin.
— Je n’aurais pas dû poser mon arme sur la palette, fit l’ingénieur. C’était stupide de ma part.