— Laisse tomber. De toute façon, c’est après le détecteur de masse qu’il en avait. Pour lui l’arme n’était qu’une bonne surprise, c’est tout. Et puis, quoi qu’il en soit, le drone nous a sauvés.
Horza émit un petit gloussement nasal et secoua la tête.
— Le drone nous a sauvés, répéta-t-il sans s’adresser à personne en particulier.
… ô mon âme, mon âme, tout est ténèbres à présent, à présent je meurs, je m’éloigne peu à peu et il ne restera rien de moi. j’ai peur, ô toi dans ta grandeur, prends pitié de moi, mais j’ai si peur, point de sommeil victorieux pour moi ; j’ai entendu, la mort, rien que la mort, les ténèbres et la mort, instant où tous se fondent pour devenir un, instance d’annihilation, j’ai échoué ; j’ai entendu, et à présent je sais ; l’échec, la mort est encore trop bonne pour moi. l’oubli comme une libération, plus que je ne mérite, beaucoup plus, je ne dois pas lâcher prise, il faut que je tienne bon car je ne mérite pas la mort rapide et désirée, les miens attendent, mais ils ignorent l’étendue de mon échec, je ne suis pas digne de les rejoindre, mon clan devra pleurer.
Ô ma douleur… les ténèbres et la souffrance…
Ils atteignirent la station.
Le train du Complexe dominait le quai et, dans l’obscurité ambiante, les projecteurs de la petite bande d’humains fraîchement débarqués dans la gare allumèrent des reflets sur toute sa longueur.
— Eh bien, nous y voilà enfin, déclara Unaha-Closp.
La machine s’immobilisa pour laisser Balvéda glisser au bas de la palette, puis déposa sur le sol poussiéreux la plaque qui servait de support aux fournitures et au matériel.
Horza ordonna à l’Idiran d’aller se tenir contre le portique d’accès le plus proche et s’empressa de l’y attacher.
— Et alors ? fit Xoxarle tandis que le Métamorphe le ligotait aux montants de métal. Quid de votre cher Mental ? (Il abaissa un regard d’adulte s’apprêtant à faire des remontrances à un enfant sur l’humain qui l’entourait de fil électrique.) Où est-il donc ? Je ne le vois pas.
— Patience, monsieur le Chef de section. (Horza noua le fil, éprouva la solidité de son nœud, puis fit un pas en arrière.) Ce n’est pas trop inconfortable ?
— Mes entrailles me torturent, j’ai la mâchoire brisée et la main incrustée de morceaux de détecteur de masse. J’ajoute que je ressens une certaine douleur dans la bouche pour m’être mordu la joue tout à l’heure, afin de provoquer cet écoulement de sang si convaincant. Mais à part cela je vais très bien, mon allié, et je te remercie, termina Xoxarle en inclinant la tête autant qu’il lui était loisible.
— Eh bien restez donc un peu plus longtemps avec nous, conclut Horza avec un mince sourire.
Puis il posta Yalson près de la créature et de Balvéda tandis que Wubslin et lui-même se rendaient dans la salle de contrôle du groupe électrogène.
— J’ai faim, déclara Aviger, qui s’assit sur la palette et défit une barre-ration.
Une fois dans la salle de contrôle, Horza examina quelques instants les divers cadrans, commutateurs et leviers, puis procéda aux réglages nécessaires.
Je, euh…, commença Wubslin en se grattant le front par la visière relevée de son casque. Je me demandais… pour le détecteur de masse de ta combi. Est-ce qu’il marche ?
Des lumières s’allumèrent sur un des panneaux de contrôle, et une vingtaine de cadrans alignés se mirent à luire faiblement. Horza les étudia, puis répondit :
— Non. J’ai déjà vérifié. Il enregistre à peine la présence du train, rien d’autre. Et c’est comme ça depuis les deux derniers kilomètres de tunnel. Soit le Mental est parti depuis que l’autre détecteur a été détruit, soit c’est le mien qui ne fonctionne pas correctement.
— Oh, merde, soupira Wubslin.
— Au point où on en est, de toute façon…, commenta Horza tout en basculant une série d’interrupteurs et en observant les nouveaux voyants qui s’allumaient. Il n’y a qu’à remettre d’abord l’électricité. On verra bien ensuite s’il nous vient une idée.
— D’accord, répondit Wubslin en jetant un coup d’œil par la porte ouverte de la salle de contrôle, comme pour voir si la lumière était déjà revenue de l’autre côté.
Mais il ne vit rien d’autre que la silhouette obscure de Yalson, qui se tenait le dos tourné un peu plus loin sur le quai. Derrière elle se profilaient les trois étages du train, également plongés dans l’ombre.
Horza se dirigea vers un autre mur de la salle et bascula quelques leviers. Il tapota deux ou trois cadrans, scruta un écran lumineux, puis il se frotta les mains et finit par poser son pouce sur un bouton de la console centrale.
— Nous y sommes, déclara-t-il.
Il enfonça le bouton.
— Ouais !
— Hourra !
— On a réussi !
— Il était temps, d’ailleurs, si vous voulez mon avis.
— Tiens tiens, petit homme, c’était donc ainsi qu’il fallait s’y prendre…
— … Merde ! Si j’avais su qu’elle était de cette couleur, cette barre, je n’y aurais même pas touché !
Horza perçut les voix des autres, prit une profonde inspiration et se retourna vers Wubslin. L’ingénieur trapu clignait lentement des yeux sous la lumière vive de la salle de contrôle. Il sourit au Métamorphe.
— Formidable, fit-il. (Il promena son regard tout autour de la pièce en hochant la tête.) Formidable. Enfin !
— Bien joué, Horza, fit Yalson.
Il sentit de nouveaux commutateurs – plus gros cette fois, sans doute des mécanismes automatiques commandés par l’interrupteur maître qu’il avait actionné – basculer tout seuls sous ses pieds. La pièce s’emplit de bourdonnements, et une odeur de poussière chauffée s’éleva dans tous les coins, telle la puanteur tiède d’un animal qui s’éveille. La lumière de la gare entrait à flots dans la salle. Horza et Wubslin inspectèrent quelques cadrans et écrans de contrôle, puis ressortirent.
La station était brillamment éclairée. Elle étincelait littéralement. Les murs gris-noir reflétaient les tubes et plaques lumineux du plafond. Le train du Complexe, qui leur apparaissait clairement pour la toute première fois, emplissait la gare d’un bout à l’autre, monstre de métal luisant, vaste version androïde d’un insecte au corps segmenté.
Yalson enleva son casque, passa ses doigts dans sa courte chevelure et regarda tout autour d’elle, sans oublier les hauteurs de la salle, en plissant les yeux sous la vive lumière jaune-blanc qui tombait du plafond.
— Alors, fit Unaha-Closp en venant vers Horza. (La coque de la machine scintillait sous l’éclat dur de ce nouvel éclairage.) Où se trouve exactement le dispositif que nous cherchons ? (Elle s’approcha tout près du visage de Horza.) Le détecteur de votre combinaison le localise-t-il ? Est-ce qu’il est là ? L’avons-nous trouvé ?
Horza le repoussa d’une main.
— Donne-moi un peu de temps, drone. On vient juste d’arriver. J’ai remis le courant, ce n’est déjà pas si mal, non ?
Sur ces mots il le planta là, suivi de Yalson qui continuait d’examiner les alentours et de Wubslin, aussi curieux qu’elle, encore que son attention fût principalement retenue par le train. À l’intérieur de celui-ci, on voyait briller des lampes. Le bourdonnement des moteurs au repos, le chuintement des circulateurs d’air et des ventilateurs emplissaient la station. Unaha-Closp décrivit une courbe dans les airs pour revenir se suspendre à la hauteur des yeux de Horza, puis se mit à reculer à mesure que ce dernier avançait.
— Que voulez-vous dire ? s’enquit-il. Il devrait suffire de regarder l’écran ! Y voit-on la trace du Mental, oui ou non ?