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Au plafond, certaines lampes touchées par des tirs égarés étaient éteintes. L’Idiran distinguait des cratères et des perforations diverses dans le revêtement extérieur du train ; il n’avait aucun moyen de savoir s’il avait subi des dégâts graves, mais il n’allait pas s’arrêter maintenant. Il fallait qu’il continue.

Il entendait le train. Il l’écoutait comme le chasseur écoute une bête sauvage. Le train était vivant ; blessé – certains de ses moteurs semblaient endommagés – mais vivant. Lui-même allait mourir, mais, avant, il ferait son possible pour capturer la bête.

— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Horza à Wubslin.

Il avait repéré l’ingénieur sous un des wagons ; la tête en bas, ce dernier étudiait le système d’entraînement des roues. Le Métamorphe lui avait demandé de jeter un coup d’œil au petit appareil qui, fixé à l’avant de sa combinaison, constituait le corps du détecteur de masse.

— Je ne sais pas, répondit Wubslin en secouant la tête. (Il avait revêtu son casque et, visière rabattue, se servait de l’écran intérieur pour obtenir un agrandissement du détecteur.) C’est trop petit. Il faudrait que je le ramène à bord de la TAC pour pouvoir l’examiner correctement. Je n’ai pas pris tous mes instruments avec moi. (Il fit claquer ses lèvres.) Il a l’air intact. Je ne vois pas de dégâts apparents. Ce sont peut-être les réacteurs qui le neutralisent.

— Quelle guigne ! Il va falloir chercher par nous-mêmes, alors, fit Horza.

Il laissa Wubslin refermer la minuscule trappe d’inspection ouverte sur sa poitrine. L’ingénieur se redressa et releva sa visière.

— Le seul problème, reprit-il avec morosité, c’est que, si le phénomène est dû à une interférence des réacteurs, il ne serait pas très indiqué de prendre le train pour partir en quête du Mental. Il va falloir emprunter le transtube.

— On va d’abord fouiller la station, répondit Horza en se levant.

Par la fenêtre du train, à l’autre bout du quai, il vit Yalson surveiller Balvéda, qui faisait lentement les cent pas. Aviger n’avait pas bougé de la palette. Xoxarle était toujours ligoté aux poutrelles de la rampe d’accès.

— Je peux remonter jusqu’à la cabine de pilotage ? demanda Wubslin.

Horza dévisagea l’ingénieur, dont les traits lui parurent francs et ouverts.

— Oui, pourquoi pas ? Mais n’essaie pas de le faire démarrer pour l’instant, tu m’entends ?

— D’accord, répondit l’ingénieur d’un air enchanté.

— Métamorphe ! lança Xoxarle tandis que Horza redescendait la passerelle.

— Quoi ?

— Ces fils… Ils sont trop serrés. Ils me cisaillent.

Horza observa attentivement les liens qui ficelaient les bras de l’Idiran.

— Tant pis pour vous, énonça-t-il.

— Mais ils me coupent aux épaules, aux jambes et aux poignets. Si on ne les desserre pas, ils sectionneront mes vaisseaux sanguins. Je ne voudrais pas mourir dans des circonstances aussi peu élégantes. Ne vous gênez surtout pas si vous voulez me mettre une balle dans la tête, mais ce lent découpage est par trop humiliant. Si je vous tiens ce discours, c’est uniquement parce que je commence à croire que vous avez réellement l’intention de me ramener à la Flotte.

Horza passa derrière l’Idiran afin d’examiner l’entrecroisement des fils sur les poignets du captif. Ce dernier disait vrai : ils avaient pénétré dans sa chair comme un fil de fer dans l’écorce d’un arbre. Le Métamorphe se renfrogna.

— Jamais vu une chose pareille, déclara-t-il en fixant la nuque immobile de l’Idiran. Qu’est-ce que vous mijotez ? Votre peau n’est pas si tendre que ça, tout de même.

— Je ne mijote rien du tout, humain, répondit Xoxarle avec lassitude, en poussant un profond soupir. Simplement, mon corps meurtri tente de se reconstituer. Tout naturellement, il se fait plus flexible, moins résistant, à mesure qu’il s’efforce de reconstruire ses zones détériorées. Oh, et puis que m’importe que tu me croies ou pas. Mais je t’aurai averti.

— Je vais y réfléchir, répondit Horza. Si ça devient trop douloureux, poussez un cri.

Il revint sur le quai en enjambant les poutrelles, puis alla rejoindre les autres.

— C’est moi qui vais devoir réfléchir au problème, déclara tranquillement Xoxarle. Les guerriers ne « poussent pas de cris » quand ils souffrent.

— Alors, dit Yalson au Métamorphe. Wubslin est heureux ?

— Il a peur de ne pas pouvoir piloter le train, l’informa Horza. Que fabrique le drone ?

— Il inspecte l’autre train, et en prenant tout son temps.

— Bon, on va le laisser ici. Toi et moi, on s’en va fouiller la station. Aviger ? lança-t-il en se tournant vers le vieil homme, qui se curait les dents avec un petit morceau de plastique.

— Quoi ? fit ce dernier en levant sur le Métamorphe un regard lourd de soupçon.

— Tu surveilles l’Idiran ? On va jeter un coup d’œil aux environs.

— D’accord, répondit Aviger en haussant les épaules. Pourquoi pas ? D’ailleurs, ça tombe bien, je n’avais rien de mieux à faire.

Il tendit le bras, agrippa l’extrémité de la rampe et tira. Puis il se propulsa vers l’avant et une vague de douleur le submergea. Il s’assura une prise sur le rebord de la porte du train et tira à nouveau. Ensuite, glissant sur le ventre, il passa lourdement du sol de la passerelle à celui du train.

Une fois qu’il fut tout entier à l’intérieur, il s’arrêta pour se reposer.

Le sang rugissait sans interruption dans sa tête.

Sa main était affaiblie, tout endolorie. C’était une sensation différente de la douleur aiguë que lui causaient ses blessures, et elle l’inquiétait davantage. Il craignait que cette main-là ne s’ankylose bientôt, qu’elle ne veuille bientôt plus rien agripper et qu’il ne puisse donc plus s’en servir pour avancer.

Au moins le sol était-il plat, à présent. Il lui restait à se traîner sur la longueur d’un wagon et demi, mais heureusement, sans aucun plan incliné. Il se retourna vers l’endroit où il avait été blessé, mais eut seulement le temps d’y jeter un bref coup d’œil avant que sa tête ne retombe. Il avait laissé un sillage sanglant sur la passerelle, comme si on avait passé un balai mêlé de peinture pourpre dans la poussière et les déchets qui en recouvraient la surface métallique.

Inutile de regarder en arrière. La seule chose qui comptait, c’était de continuer ; il ne lui restait que peu de temps. Dans une demi-heure au plus, il serait mort. Il aurait pu survivre un peu plus longtemps en restant immobile sur la rampe, mais ses efforts avaient accéléré les forces qui sapaient sa résistance et sa vitalité.

Il se poussa en avant vers le couloir qui traversait tout le train dans le sens de la longueur, traînant à sa suite ses deux jambes fracassées, inertes et inutiles, qui glissaient sur une mince pellicule de sang.

— Métamorphe !

Horza fronça les sourcils. Il s’apprêtait à partir explorer la gare en compagnie de Yalson, et l’Idiran l’avait appelé alors qu’il ne se trouvait plus qu’à quelques pas de la palette où veillait toujours Aviger, qui semblait à présent rassasié et accompagnait de son arme les allées et venues de Balvéda.

— Oui, Xoxarle ?

— Ces fils… Ils ne vont pas tarder à me découper en tranches. Je te le dis seulement parce que, jusqu’ici, tu as tout fait pour me garder en vie ; il serait trop bête que je meure accidentellement, pour cause de négligence. Mais je t’en prie… poursuis donc ton chemin, si mon sort t’importe si peu.