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— Et ils dormaient dans ces trucs-là ?

Yalson contemplait les filets suspendus. Ils se tenaient tous trois dans l’encadrement d’une porte donnant sur une vaste salle ; celle-ci avait dû servir de dortoir aux êtres depuis longtemps disparus qui travaillaient jadis dans le Complexe. Balvéda essaya un des filets. Ils ressemblaient à des hamacs dépliés, tendus entre des piquets alignés qui tombaient du plafond. Il pouvait y en avoir une centaine dans la pièce ; on aurait dit des filets de pêcheur mis à sécher.

— Je suppose qu’ils trouvaient cela confortable, dit Horza. (Il regarda autour d’eux. Aucun endroit où le Mental fût susceptible d’avoir trouvé refuge.) On continue, reprit-il. Allez, Balvéda, en route.

La jeune femme quitta son filet en le laissant animé d’un léger balancement, et se demanda s’il n’y avait pas quelque part des baignoires ou des douches en état de marche.

Il tendit les bras et agrippa le tableau de bord. Tirant de toutes ses forces, il réussit à hisser sa tête sur le siège. Puis il se servit des muscles de son cou et de son bras douloureux, affaibli, pour se soulever de terre. Là, il s’arc-bouta à nouveau et fit pivoter son torse. Une de ses jambes heurta le dessous du fauteuil ; il hoqueta de douleur et faillit retomber. Mais il avait réussi à se hisser sur le siège.

Il jeta un regard, par-delà les commandes groupées, au large tunnel qui s’ouvrait derrière le nez incliné du train ; ses parois noires étaient jalonnées de petites lumières. L’acier étincelant des rails s’enfonçait dans le lointain.

Quayanorl plongea son regard dans cet espace immobile et muet et éprouva une maigre sensation de triomphe, légèrement teintée d’amertume ; il venait de se rappeler la raison qui l’avait poussé à ramper jusqu’ici.

— Ça y est ? interrogea Yalson.

Ils se trouvaient dans la salle de contrôle, d’où on commandait les fonctions complexes de la station. Horza avait allumé quelques écrans, vérifié des chiffres, et était à présent assis devant un panneau de contrôle, où il se servait des télécaméras de la station pour balayer une dernière fois les couloirs, salles, tunnels, puits et autres cavernes. Perchée sur un autre siège colossal, Balvéda agitait ses jambes pendantes comme une petite fille dans un fauteuil d’adulte.

— Oui, ça y est, répondit Horza. On a passé en revue toute la station ; à moins de se cacher dans un des trains, le Mental n’est pas là.

Il activa les caméras des autres stations, en commençant par la 1. Il s’attarda sur la station 5, où il obtint une vue plongeante des quatre cadavres de medjels et de l’épave du canon rudimentaire qu’avait fabriqué le Mental, puis passa à la caméra fixée au plafond de la station 6…

Ils ne m’ont pas encore trouvé. Je ne les entends pas très bien. Seul me parvient l’écho de leurs pas infimes. Je sais qu’ils sont là, mais je n’arrive pas à deviner ce qu’ils font. Les aurais-je dupés ? J’avais repéré un détecteur de masse, mais son signal a disparu. Il y en a un autre. Ils l’ont ici, avec eux, mais il est impossible qu’il fonctionne correctement. Oui, bernés, peut-être ; est-ce le train qui me sauve ? Quelle ironie…

Ils ont pu capturer un autre Idiran. Je distingue au milieu de leurs pas un rythme différent. Se déplacent-ils tous à pied, ou quelques-uns par anti-g ? Comment ont-ils pénétré ici ? Se peut-il que ce soient les Métamorphes de la Surface ?

Je donnerais la moitié de ma capacité mémoire pour posséder un seul télédrone. Je suis caché, mais piégé. Je ne peux ni voir ni entendre comme je voudrais. Juste ressentir des choses. Et j’ai horreur de ça. Si seulement je savais ce qui se passe !

Quayanorl contemplait fixement les commandes devant lui. Xoxarle et lui avaient eu le temps de déterminer leur mode de fonctionnement avant l’arrivée des humains, du moins en partie. Maintenant, il fallait qu’il se souvienne de tout. Que faire en premier ? Il se pencha en avant, le bras tendu, et se balança dangereusement sur ce siège qui n’était pas fait pour les êtres de son espèce. Il actionna une série d’interrupteurs. Des voyants se mirent à clignoter, des déclics retentirent.

Il avait tellement de mal à se souvenir… Il effleura des leviers, des manettes, des boutons. Cadrans et affichages lumineux indiquèrent subitement de nouvelles données. Des écrans s’allumèrent, des chiffres se mirent à palpiter. On entendait des signaux sonores ténus, très haut dans l’aigu. Il avait l’impression de procéder correctement, mais comment en être sûr ?

Comme certaines commandes se trouvaient trop loin de lui, il dut pour les atteindre se vautrer à demi sur le tableau de bord en prenant bien garde à ne modifier aucun des réglages déjà effectués ; puis il se rejeta dans le fauteuil.

Le train était à présent parcouru d’un bourdonnement sourd ; l’Idiran le sentait vibrer. Les moteurs tournaient, l’air circulait en chuintant, les haut-parleurs émettaient des bips et des déclics. Il n’avait pas fait tout cela pour rien. Le train ne s’ébranlait pas encore, mais le moment fatidique se rapprochait.

Seulement, sa vue baissait sensiblement.

Il cilla, secoua la tête, mais son œil valide l’abandonnait. Tout devenait gris devant lui ; il devait se concentrer sur les commandes, les écrans. Les lumières murales du tunnel, qui s’enfonçaient dans les ténèbres au-devant, lui paraissaient moins brillantes. Il aurait pu attribuer cela à une baisse de tension dans l’alimentation du Complexe, mais savait très bien que c’était autre chose. Son crâne lui faisait mal, quelque part à l’intérieur. C’était sans doute dû à la position assise : le sang refluait dans la partie inférieure de son corps.

De toute façon, ce serait bientôt la fin ; il en accélérait même la venue. Mais maintenant, il était de plus en plus urgent de poursuivre sa tâche. Il enfonçait des boutons, basculait des leviers. Le train aurait dû bouger, s’animer ; pourtant il demeurait immobile.

Qu’avait-il omis de faire ? Il se tourna du côté où il n’y voyait plus ; des panneaux lumineux clignotants lui apparurent brusquement. Ah, oui : les portes. Il actionna les commandes adéquates et perçut un bruit de roulement ; la plupart des affichages lumineux cessèrent de palpiter, mais pas tous. Certaines portes devaient être coincées. Il actionna un autre instrument permettant de passer outre cette mesure de sécurité. Les écrans s’éteignirent.

Il fit une nouvelle tentative.

Lentement, comme un animal qui s’étire après une longue période d’hibernation, sur trois cents mètres le train du Complexe de Commandement frémit tandis que ses wagons se serraient quelque peu les uns contre les autres, puis au contraire se ménageaient du mou, bref, s’apprêtaient à partir.

Quayanorl sentit cet imperceptible ébranlement et eut envie d’éclater de rire. Ça avait marché ! Sans doute avait-il mis trop de temps, sans doute était-il trop tard, mais au moins, il avait rempli la mission qu’il s’était donnée, alors que tout était contre lui et qu’il souffrait le martyre. Il avait pris le contrôle de la grande bête d’argent, et avec encore un tout petit peu de chance, il donnerait à réfléchir aux humains. Et il ferait voir à la Bête de la Barrière ce qu’il pensait de son précieux monument.

D’un geste nerveux, craignant qu’au dernier moment quelque chose refuse de fonctionner après tous ces efforts, toutes les souffrances qu’il avait endurées, il saisit le levier dont Xoxarle et lui avaient décidé qu’il commandait l’alimentation des moteurs principaux et le poussa au dernier cran du mode Démarrage. Le train trépida, gémit mais ne partit pas.