L’œil unique de l’Idiran, qui n’y voyait plus qu’en gris, se mit à pleurer et fut bientôt noyé de larmes.
Le train eut un sursaut ; un bruit de métal froissé s’éleva à l’arrière. L’Idiran fut presque jeté au bas de son siège. Il dut en agripper les bords, puis se pencher et reprendre en main le levier d’alimentation qui menaçait de revenir en position Arrêt. Dans sa tête s’enflait un rugissement ; il tremblait d’épuisement et d’excitation. Il bascula de nouveau le levier.
Les décombres bloquaient une porte en position ouverte. Des appareils à soudure étaient restés suspendus sous le wagon du réacteur. Des bandes métalliques arrachées à la coque du train gisaient déployées çà et là, tels les poils tombés d’une pelisse mal entretenue. Des débris entassés jonchaient les rails de part et d’autre des portiques d’accès et, en se détachant, l’une des passerelles – celle sous laquelle Xoxarle était resté enseveli quelque temps – avait défoncé tout un flanc de wagon.
Geignant et protestant comme si ses propres amorces de mouvement étaient aussi douloureuses que celles de Quayanorl, le train se mut de nouveau vers l’avant. Les roues avancèrent d’un quart de tour, puis s’immobilisèrent : la passerelle tombée restait coincée contre le portique d’accès. Un gémissement s’échappa des moteurs. Dans la cabine de pilotage s’élevèrent des sirènes d’alarme, presque trop aiguës pour des oreilles d’Idiran. Des affichages lumineux clignotaient, des aiguilles entraient dans le rouge, des écrans s’emplissaient de données.
La passerelle commença à s’arracher du train, froissant la tôle et creusant une tranchée aux bords irréguliers dans le flanc du wagon à mesure que le train se poussait lentement vers l’avant.
Quayanorl regarda se rapprocher l’orée du tunnel.
De nouveaux décombres s’écrasèrent en crissant contre le portique avant. Sous le wagon-réacteur, le banc de soudure racla le sol lisse jusqu’à atteindre le rebord en pierre d’une cavité d’inspection ; là, il se coinça, se brisa, puis tomba à grand fracas au fond du trou. Le train poursuivit sa pénible progression.
Dans un craquement déchirant, la passerelle prise dans l’échafaudage arrière se détacha et tomba ; les tubages d’aluminium et d’acier se rompirent en arrachant le revêtement d’aluminium et de plastique du train où ils étaient fixés. Un coin de la passerelle s’engagea sous le train et recouvrit un rail ; les roues hésitèrent au moment de passer par-dessus, les attaches qui reliaient les voitures les unes aux autres se tendirent au maximum, puis l’élan lentement accumulé du véhicule finit par l’emporter et ce dernier franchit l’obstacle. Il se cabra, son châssis se contracta, mais les roues s’engagèrent sur le métal tombé et retombèrent bruyamment de l’autre côté avant de poursuivre leur chemin sur les rails. Les roues suivantes le franchirent à grand bruit, mais sans même marquer de pause.
Quayanorl s’enfonça dans son siège. Le tunnel venait à la rencontre du train et paraissait l’avaler ; la station ne fut bientôt plus visible. Deux murailles sombres défilaient doucement de chaque côté de la cabine de pilotage. Le train frémissait toujours, mais gagnait progressivement de la vitesse. Une succession de détonations et de chocs apprirent à Quayanorl que, derrière lui, les voitures suivaient tant bien que mal, glissant sur leurs rails luisants entre les amas de décombres et les portiques démolis, et s’éloignant de la station dévastée.
La première voiture quitta la station au pas, la deuxième un peu plus vite ; le wagon-réacteur filait déjà à petite allure, et la dernière voiture passa à la vitesse d’un homme qui s’élance.
La fumée parut vouloir suivre le train en partance, puis revint lentement dans la gare et finit par s’élever à nouveau vers le plafond.
… Dans la station 6, celle où ils s’étaient battus, celle où Dorolow et Neisin s’étaient fait tuer et où on avait laissé pour mort le second Idiran, la caméra était hors service. Horza appuya plusieurs fois sur l’interrupteur qui la commandait, mais l’écran demeura obstinément noir. Un témoin de panne se mit à clignoter. Horza passa rapidement en revue les images en provenance des autres stations, puis éteignit le moniteur.
— Ma foi, on dirait que tout va bien, fit-il en se relevant. Retournons au train.
Yalson mit Wubslin et le drone au courant ; Balvéda se laissa glisser au bas de son énorme siège et prit la tête du petit cortège. Tous trois sortirent de la salle des commandes.
Derrière eux, un moniteur d’alimentation – un des premiers que Horza ait allumés – signalait une formidable déperdition d’énergie dans les circuits d’approvisionnement des locomotives, indiquant que, quelque part dans les tunnels du Complexe, un train entrait en mouvement.
13. Le Complexe de Commandement : terminus
— Il arrive qu’on interprète à l’excès sa propre situation. Il me revient en mémoire le cas d’une espèce qui s’opposa jadis à nous. Oh, c’était il y a bien longtemps ; nul n’avait encore ne serait-ce que songé à moi. Ils avaient la suffisance de prétendre que la galaxie leur appartenait, et justifiaient cette hérésie en arguant d’une croyance blasphématoire de nature morphologique. C’étaient des créatures aquatiques dont le cerveau et les organes majeurs étaient logés dans un gros tronc central, d’où rayonnaient plusieurs bras ou tentacules. Ces derniers étaient épais côté tronc, effilés aux extrémités, et bordés de ventouses. Et leur dieu aquatique était censé avoir créé la galaxie à leur image.
« Vous comprenez ? Cette conviction venait du fait que leur corps comportait une ressemblance grossière avec l’œil grandiose qui est notre demeure à tous – ils poussaient même l’analogie jusqu’à comparer leurs ventouses aux amas globulaires – et leur appartenait donc en propre. Malgré l’absurdité de cette superstition païenne, ces créatures étaient prospères et puissantes ; elles représentaient en fait de fort respectables adversaires.
— Hmm…, fit Aviger. (Sans relever les yeux, il demanda :) Comment s’appelaient-elles ?
— Euh…, répondit Xoxarle de sa voix grondante. Leur nom… (L’Idiran réfléchit.) Les Fanch, je crois.
— Jamais entendu parler.
— Ça ne m’étonne pas, ronronna Xoxarle. Nous les avons anéanties.
Yalson vit Horza regarder fixement par terre, non loin des portes donnant sur la station. Sans cesser de surveiller Balvéda, elle s’enquit :
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Horza secoua la tête, se baissa comme pour ramasser sa trouvaille, puis interrompit son geste.
— On dirait un insecte, fit-il d’un ton incrédule.
— Ah oui ? dit Yalson, peu impressionnée par cette découverte.
Balvéda se rapprocha afin de jeter un coup d’œil, et l’arme de Yalson suivit le mouvement. Horza se remit à secouer la tête en regardant l’insecte détaler sur le sol du tunnel.
— Ça alors, mais qu’est-ce qu’il peut bien faire ici ?
Entendant cela, Yalson fronça les sourcils ; elle décelait une nuance de panique dans la voix de son compagnon.
— Il est sans doute arrivé là avec nous, remarqua Balvéda en se redressant. Je parie qu’il a voyagé clandestinement sur la palette ou sur une combi.
Horza écrasa du poing la minuscule créature et la réduisit en une bouillie qui s’étala sur la roche sombre. Balvéda ne cacha pas sa surprise. Quant à Yalson, son air soucieux s’accentua. Horza contempla la tache sur le sol du tunnel, essuya son gant, puis releva sur les deux femmes un regard contrit.
— Désolé, dit-il à Balvéda d’un air un peu gêné. Je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à cette mouche, à bord du Finalités de l’Invention… En fait, c’était une de vos petites bêtes à vous, tu te souviens ?