Sur quoi il se releva et s’éloigna précipitamment en direction de la station. Balvéda hocha la tête en fixant la petite marque par terre.
— Ma foi, déclara-t-elle en haussant un sourcil, il y avait certainement d’autres moyens de prouver son innocence.
Xoxarle regarda les trois humains, un mâle et deux femelles, revenir dans la gare.
— Toujours rien, petit homme ? demanda-t-il.
— Beaucoup de choses au contraire, Chef de section, rétorqua Horza en montant vérifier les liens de l’Idiran.
Celui-ci poussa un grognement.
— Ils sont encore un peu trop serrés, allié.
— Quel dommage ! Tâchez donc de vider votre cage thoracique.
— Ha !
Xoxarle rit et crut que l’homme avait deviné ses intentions. Mais l’autre se détourna et dit au vieil homme qui le gardait :
— Aviger, on monte dans le train. Tiens compagnie à notre ami ici présent ; et tâche de ne pas t’endormir.
— Aucun risque, il jacasse sans arrêt, grogna le vieux.
Les trois humains pénétrèrent dans le train. Xoxarle continua de parler.
Dans un des wagons, ils trouvèrent des écrans allumés affichant des cartes du Monde de Schar à l’époque où le Complexe avait été construit ; on y voyait les continents de la planète, avec leurs États et leurs villes ; sur l’un des écrans apparaissaient des cibles, sur l’écran voisin – dans un autre État – des silos à missiles et des bases aériennes ou navales appartenant aux concepteurs du Complexe.
On distinguait également deux calottes polaires de petite taille, mais le reste de la planète comportait des steppes, des savanes, des déserts, des forêts et des jungles. Balvéda formula le désir de s’attarder pour étudier les cartes, mais Horza l’entraîna et lui fit franchir une autre porte donnant vers l’avant du train. Au passage, il éteignit les projecteurs ; le bleu des océans, le vert, le jaune, l’orange ou le marron des terres ainsi que l’azur des rivières et le rouge des villes et des voies de communication… toutes ces couleurs éclatantes s’engloutirent progressivement dans un brouillard grisâtre.
Tiens tiens.
De nouveaux visiteurs dans le train. Trois, je pense. Ils remontent vers l’avant. Que faire ?
Xoxarle emplit sa cage thoracique, puis la vida. Il banda ses muscles et les fils glissèrent sur ses plaques de kératine. Il s’interrompit en voyant que son gardien venait lui jeter un coup d’œil de plus près.
— Votre nom, c’est bien Aviger, n’est-ce pas ?
— C’est celui qu’on me donne, en effet.
L’homme se planta devant l’Idiran et l’examina de bas en haut en commençant par ses trois pieds à trois orteils en plaque pour remonter le long de ses colliers de chevilles circulaires, ses genoux à l’aspect rembourré, sa massive ceinture de plaques pelviennes puis son torse plat, et parvint enfin à la grosse tête du chef de section, dont le visage s’inclinait vers lui.
— Peur que je me sauve ? tonna Xoxarle.
Aviger haussa les épaules et serra un peu plus fort son arme.
— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Moi aussi je suis prisonnier ici. Ce malade nous a tous pris au piège dans ces souterrains. Personnellement, j’aimerais rentrer. Ce n’est pas ma guerre à moi, ici.
— Attitude très sensée. Si seulement les humains étaient plus nombreux à comprendre ce qui est à eux et ce qui ne l’est pas ! Surtout en matière de guerre.
— Ouais, eh bien moi, ça m’étonnerait qu’on soit plus malin chez vous.
— Bon, disons que nous sommes différents.
— Dites ce que vous voulez. (Aviger contempla à nouveau le grand corps de l’Idiran, et reprit en s’adressant à sa poitrine :) Ce que j’aimerais, moi, c’est que chacun s’occupe de ses affaires. Mais rien ne change jamais, alors… Tout ça finira mal.
— Je trouve que vous n’avez pas vraiment votre place ici, Aviger, commenta Xoxarle en hochant lentement la tête d’un air sagace.
L’autre haussa les épaules et répondit sans lever les yeux :
— À mon avis, aucun d’entre nous n’a rien à faire ici.
— Les braves sont à leur place partout où ils le veulent, répliqua l’Idiran sur un ton légèrement plus dur.
Aviger contempla alors sa grosse face sombre.
— Ma foi, vous n’êtes pas très bien placé pour dire ce genre de chose, il me semble.
Sur ces mots, il tourna les talons et regagna la palette. Sans le quitter des yeux, Xoxarle se mit à faire rapidement vibrer sa poitrine, tour à tour contractant puis relâchant ses muscles. Les fils qui le maintenaient glissèrent encore un peu. Derrière son dos, il sentit les liens se détendre imperceptiblement autour d’un de ses poignets.
Le train prenait de la vitesse. Comme les écrans et les cadrans lui semblaient assombris, il regardait plutôt les lumières du tunnel. Elles avaient commencé par défiler doucement derrière les vitres latérales de la grande salle de contrôle, plus lentes que le flux et le reflux paisibles de son souffle.
Mais maintenant, deux ou trois lumières avaient le temps de passer à chacune de ses respirations. Le mouvement du train exerçait une légère pression sur son dos, le renfonçait doucement dans son fauteuil et l’y ancrait. Son sang – en petite quantité seulement – avait séché sous lui et le maintenait collé sur son siège. Sa mission était accomplie, il en était certain. Il ne lui restait plus qu’une seule chose à faire. Il examina le tableau de bord en maudissant les ténèbres qui s’amassaient peu à peu au fond de son œil valide.
En cherchant le coupe-circuit du système de freinage prévu en cas de collision, il tomba sur le bouton commandant les feux avant. Ce fut comme un modeste don du ciel : au-devant de l’engin, le tunnel s’illumina d’un coup. La double paire de rails se mit à scintiller, et il distingua au loin, sur les parois, d’autres jeux d’ombres et de reflets lumineux marquant l’emplacement des portes antisouffle ou bien l’orée de tubes d’accès qui partaient en diagonale rejoindre les tunnels piétons.
Il y voyait de moins en moins, mais se sentait un peu plus à l’aise maintenant qu’il distinguait l’extérieur. Il craignit tout d’abord – mais de façon distante, toute théorique – que les feux alertent les humains, en admettant que, par chance, ceux-ci soient encore dans la gare. Mais en fin de compte, cela ne faisait guère de différence. L’air que le train poussait devant lui dans le conduit les avertirait bien assez tôt de son arrivée. Il souleva un panneau situé près du levier d’alimentation et inspecta l’intérieur.
En proie à un léger vertige, il avait tout à coup très froid. Il examina le coupe-circuit puis se pencha en avant, coincé entre le bord du siège et celui de la console. Le sceau de sang se rompit sous lui, et il se remit à saigner. Alors il poussa son visage contre le levier, puis agrippa la manette de sécurité commandant le circuit de freinage d’urgence avec son unique main valide, qu’il cala de manière à l’empêcher de glisser. Cela fait, il resta immobile, couché sur le tableau de bord.
Malgré sa position, il avait toujours l’avant du train dans son champ de vision. Les lumières se succédaient plus rapidement, maintenant. Le doux tangage du train le berçait. Le rugissement s’affaiblissait dans ses oreilles tandis que sa vue baissait encore, que la station s’éloignait, s’évanouissait derrière lui, et que de chaque côté du train, le courant lumineux s’accélérait progressivement.
Il n’avait aucun moyen d’estimer le temps qui lui restait. Il avait mis le processus en route, il avait fait de son mieux. On ne pouvait plus rien lui demander – enfin.