Il ferma son œil unique, juste histoire de prendre un peu de repos.
Le train le berçait.
— Génial ! annonça Wubslin tout sourire lorsque Horza, Yalson et Balvéda entrèrent dans la cabine de pilotage. Il est prêt à partir ! Tout marche parfaitement !
Pas la peine de faire dans ta culotte, le rabroua Yalson en regardant Balvéda prendre un siège avant de l’imiter. On devra peut-être emprunter les transtubes pour se déplacer.
Horza enclencha quelques boutons et lut les indications fournies par les divers circuits du train. Il dut donner raison à Wubslin : le train était fin prêt.
— Où est ce fichu drone ? demanda-t-il à Yalson.
— Allô, drone ? Unaha-Closp ? fit-elle dans le micro de son casque.
— Quoi encore ? répondit l’interpellé.
— Où es-tu ?
— J’examine de près cette antique collection de matériel roulant. Finalement, je crois bien que ces trains sont encore plus anciens que votre vaisseau.
— Dis-lui de nous rejoindre, reprit Horza. (Puis, regardant Wubslin :) Tu as inspecté le train tout entier ?
Au moment où Yalson transmettait la consigne au drone, l’ingénieur répondit :
— Sauf le wagon-réacteur ; il y a des coins où je n’ai pas pu accéder. Où sont les boutons qui commandent les portes ?
Horza les chercha quelques instants du regard en se remémorant la disposition des différents instruments de contrôle.
— Là, indiqua-t-il enfin en montrant du doigt une série de poussoirs et de cadrans lumineux à côté de Wubslin, qui se mit à les étudier.
Ainsi on lui donnait l’ordre de rentrer, on exigeait son retour ! Comme un esclave, un de ces medjels exploités par les Idirans, une vulgaire machine ! Eh bien, on allait voir.
Unaha-Closp avait lui aussi trouvé des cartes-écrans dans le train stationné à l’entrée du tunnel. Le drone se suspendit dans les airs au niveau des taches colorées qui se dessinaient sur le plastique rétroéclairé. Il actionna les commandes au moyen de ses champs manipulateurs et alluma plusieurs petites rangées de voyants marquant l’emplacement des cibles des deux camps, les principales villes et les installations militaires.
Toutes choses depuis longtemps réduites en poussière ; et dire que cette précieuse civilisation humanoïde avait été intégralement écrasée, répandue sous les glaciers ou emportée par les vents, les embruns et la pluie, puis prise dans les glaces – oui, une civilisation entière. Tout ce qui restait d’elle, c’était ce pathétique labyrinthe-tombeau.
Ah, elle était belle, leur humanité – quel que soit le terme employé par ces gens pour se définir eux-mêmes !… Il ne restait plus que leurs machines. Mais les autres, cela leur servirait-il de leçon ? Déchiffreraient-ils, dans cette boule de roc gelé, le message qu’elle était censée transmettre ? Il était permis d’en douter.
Laissant derrière lui les écrans allumés, Unaha-Closp quitta le train et s’engouffra dans le tunnel en direction de la station. Les souterrains avaient beau être éclairés, il y régnait toujours une température très basse, et le drone vit une espèce de cruauté sans âme dans la dure lumière jaune-blanc qui tombait à flots du plafond et des murs ; on aurait dit un éclairage de salle d’opération ou de salle de dissection.
La machine longea les tunnels en songeant que cette cathédrale de ténèbres était devenue une espèce d’arène vitrifiée, un vaste creuset d’expérimentation.
Xoxarle était toujours ligoté à sa poutrelle. Le regard qu’il jeta à Unaha-Closp en le voyant émerger du tunnel déplut fortement au drone ; celui-ci ne sut pas interpréter l’expression faciale de la créature – en avait-elle seulement ? – mais quelque chose lui mit vaguement la puce à l’oreille. Sur le moment, il avait eu l’impression que le prisonnier venait de s’immobiliser brusquement, pour ne pas se faire prendre en flagrant délit.
Depuis l’entrée du tunnel, le drone vit Aviger lever les yeux vers lui, assis sur sa palette, puis les détourner presque aussitôt sans même se donner la peine de le saluer d’un geste.
Le Métamorphe et les deux femmes se trouvaient dans la cabine de pilotage du train en compagnie de Wubslin. En les apercevant, Unaha-Closp partit vers les passerelles d’accès et la portière la plus proche. Là, il marqua une pause. L’air bougeait faiblement ; c’était imperceptible, mais indéniable. Il le sentait très bien.
Sans doute des circuits automatiques qui, depuis le rétablissement du courant, amenaient l’air de la surface ou le faisaient circuler dans des unités de purification atmosphérique.
Unaha-Closp monta dans le train.
— Quelle déplaisante petite machine ! dit Xoxarle à Aviger.
Le vieil homme acquiesça vaguement. La créature avait remarqué qu’Aviger la regardait moins quand elle lui parlait, comme si le son de sa voix rassurait son gardien en lui confirmant que l’Idiran était toujours attaché à la même place et qu’il se tenait tranquille. Par ailleurs, ses discours – appuyés de mouvements de tête en direction de l’humain, de haussements d’épaules occasionnels et de petits rires – lui donnaient un prétexte pour faire peu à peu glisser ses liens. Alors il parlait. Avec un peu de chance, les autres resteraient un bon moment dans le train et il réussirait à se libérer.
Il leur ferait passer un sale quart d’heure, s’il parvenait à s’enfuir dans les tunnels… armé !
— Elles devraient pourtant être ouvertes, disait Horza. (À en croire les indications du tableau de bord, les portières de la voiture-réacteur n’étaient pas verrouillées.) Tu es sûr d’avoir fait ce qu’il faut ? reprit-il en regardant l’ingénieur.
— Naturellement, répliqua celui-ci, l’air vexé. Je connais quand même le fonctionnement d’un certain nombre de systèmes de verrouillage. J’ai essayé de faire tourner la molette, mais elle se desserre ; je sais, mon bras ne marche pas très bien, mais… Enfin, ça aurait dû s’ouvrir.
— Sans doute une panne, remarqua Horza.
Il se redressa et regarda vers l’arrière du train, comme si ses yeux pouvaient percer les cent mètres de plastique et de métal qui le séparaient du wagon-réacteur.
— Hmm…, reprit-il. Tu crois qu’il y a assez de place là-dedans pour le Mental ?
Wubslin détacha son regard du tableau de bord.
— Ça ne me serait pas venu à l’idée.
— Je suis là, lança le drone sur un ton de défi en franchissant le seuil de la cabine. Que voulez-vous encore de moi ?
— Tu as mis un temps fou à inspecter l’autre train, déclara Horza.
— J’ai procédé minutieusement. Plus que vous, si j’ai bien entendu ce que vous disiez à l’instant. Où peut-il bien rester assez de place pour que le Mental s’y cache ?
— Dans le wagon-réacteur, l’informa Wubslin. Je n’ai pas pu franchir certaines portes. Horza dit que, d’après les indicateurs, elles devraient être ouvertes.
— Si je comprends bien, il faut que j’aille y jeter un coup d’œil ? demanda Unaha-Closp en se retournant vers Horza.
— Si ce n’est pas trop te demander, oui, acquiesça le Métamorphe.
— Mais non, mais non, rétorqua le drone d’un ton hautain en repassant la porte. Laissez, je m’en occupe. Je commence à adorer qu’on me donne sans arrêt des ordres.
Sur ces mots, il traversa le wagon de tête et partit en direction du réacteur.
Balvéda contempla, de l’autre côté de la vitre blindée, l’arrière du train stationné devant eux, celui que le drone venait de fouiller.
— Si le Mental se cachait dans la voiture-réacteur, dit-elle en tournant lentement la tête vers le Métamorphe, est-ce qu’il apparaîtrait sur ton détecteur de masse ? Ou bien est-ce qu’il se confondrait avec la trace de la pile ?