Rêveries que tout cela, mais, étant donné la situation, il pouvait arriver n’importe quoi. On ne savait jamais comment les choses pouvaient tourner. Il achèterait des terres : une île sur une jolie planète bien tranquille, par exemple. Il subirait un rétrotraitement anti-âge, élèverait une race d’animaux coûteux et fréquenterait les riches par l’intermédiaire de ses relations. Ou bien il embaucherait quelqu’un pour se charger du gros travail ; quand on avait de l’argent, ce genre de chose devenait possible. Tout devenait possible.
L’Idiran parlait toujours.
Il avait pratiquement réussi à dégager une main. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour l’instant, mais peut-être parviendrait-il plus tard à tortiller son bras et à le libérer ; c’était de plus en plus facile. Il y avait un bon moment que les humains étaient dans le train ; combien de temps y resteraient-ils encore ? La petite machine était arrivée après les autres. Il l’avait vue juste à temps sortir du tunnel ; comme il n’ignorait pas qu’elle y voyait mieux que lui, il avait cru un temps qu’elle avait vu bouger le bras qu’il essayait de libérer, du côté opposé à son gardien. Mais la machine avait à son tour disparu dans le train, il n’était rien arrivé. L’Idiran ne cessait de surveiller Aviger pour s’assurer qu’il n’avait rien remarqué. Mais le vieil homme semblait perdu dans ses rêves. Alors Xoxarle continua de discourir, de déclamer dans le vide le récit des anciennes victoires idiranes.
Sa main était presque libre.
Quelques grains de poussière s’échappèrent d’une poutrelle située juste au-dessus de lui, à environ un mètre au-dessus de sa tête, et, au lieu de tomber en pluie dans l’air quasi immobile, s’éloignèrent quelque peu de l’Idiran. Celui-ci regarda à nouveau le vieil homme et tira sur les fils qui maintenaient son autre main. Allez, détache-toi !
Unaha-Closp dut marteler à grands coups l’angle d’un virage pour se frayer un passage dans le boyau exigu qu’il voulait emprunter. Ce n’était même pas un conduit d’aération, mais une simple gaine à câbles. Qui menait toutefois au compartiment du réacteur. La machine vérifia ses données sensorielles : même taux de radiations ici que dans l’autre train.
Elle se coula de force dans le léger creux qu’elle avait pratiqué dans la gaine et s’enfonça dans les entrailles de métal et de plastique du wagon silencieux.
J’entends quelque chose. Quelque chose vient, en dessous de moi…
Les lumières formaient maintenant une ligne continue et défilaient trop vite, de part et d’autre du train, pour que l’œil les distinguât individuellement. Au-devant du train, au bout des rails, elles se détachaient parfois les unes des autres à la faveur d’un virage, ou encore au bout d’une ligne droite, puis s’enflaient, se rejoignaient et passaient en trombe derrière les vitres telles des étoiles filantes dans la nuit.
Le train avait mis longtemps pour atteindre sa vitesse maximale ; pendant de longues minutes il avait lutté contre l’inertie de ses milliers de tonnes. Mais il y était arrivé et fonçait aussi vite qu’il pouvait, précédé d’une colonne d’air et accompagné d’un hurlement déchirant tel que n’en avaient encore jamais connu les tunnels – ses wagons endommagés offraient une résistance anormale ou éraflaient au passage les saillies des portes antisouffle, avec pour effet de réduire quelque peu sa vitesse mais d’amplifier considérablement le vacarme.
Le rugissement des moteurs emballés et des roues tournant à toute vitesse, des wagons éventrés hérissés de métal où l’air s’engouffrait se répercutait sur les parois, le plafond, les consoles, le plancher et la baie vitrée inclinée.
L’œil de Quayanorl était clos. Dans ses oreilles, des membranes battaient sous l’impact du fracas, mais le message n’était plus transmis à son cerveau. À voir sa tête rebondir sur le tableau de bord animé d’une vibration constante, on l’aurait cru vivant. La main du guerrier tremblait sur le coupe-circuit du frein comme pour traduire sa nervosité, voire sa frayeur.
Coincé dans cette position, collé, soudé par son propre sang, on aurait dit une pièce rapportée et endommagée du vaste mécanisme qu’était le train.
Le sang avait séché ; à l’extérieur comme à l’intérieur du corps de Quayanorl, il avait cessé de couler.
— Comment ça se passe, Unaha-Closp ? fit la voix de Yalson.
— Je suis sous le réacteur, et je n’ai pas de temps à perdre. Si je trouve quelque chose, je vous le ferai savoir. Merci.
Sur ce, le drone éteignit son communicateur et contempla les entrailles du véhicule, ces fils et ces câbles gainés de noir qui, devant lui, s’enfonçaient dans leur conduit. Ils étaient plus nombreux que dans le train de tête. Devait-il les sectionner pour se frayer un passage, ou bien chercher un autre accès ?
Décider, toujours décider…
Sa main était libre. Il marqua une pause. Toujours assis sur sa palette, le vieil humain manipulait son arme.
Xoxarle s’autorisa un léger soupir de soulagement et fit jouer ses doigts, d’abord en les étirant, puis en serrant le poing. Des particules de poussière lui effleurèrent la joue en tombant. Sa main s’immobilisa.
Il observa le mouvement de la poussière.
Un léger souffle, à peine une brise, lui chatouillait les bras et les jambes. Comme c’est étrange, songea-t-il.
— Tout ce que je dis, moi, dit Yalson à Horza tout en déplaçant ses pieds sur la console, c’est qu’il ne serait pas très prudent de redescendre ici tout seul. Il peut t’arriver n’importe quoi.
— Je prendrai un communicateur et je vous appellerai à intervalles réguliers, répliqua le Métamorphe qui, les bras croisés, s’appuya au rebord d’un panneau de commandes, celui-là même où Wubslin avait posé son casque.
L’ingénieur se familiarisait avec les instruments de bord qui, d’ailleurs, étaient relativement simples.
— C’est une règle de base, Horza. On ne part jamais seul. Qu’est-ce qu’on t’a donc appris, dans cette maudite Académie ?
— Si je puis me permettre, plaça Balvéda en joignant les mains devant elle et en dévisageant le Métamorphe, je tiens simplement à dire que suis d’accord avec Yalson.
Horza la contempla, l’air à la fois ébahi et fâché.
— Eh bien justement non, tu ne peux pas te permettre. Non mais, tu te crois dans quel camp, Pérosteck ?
— Oh, Horza, répliqua celle-ci en croisant les bras à son tour. Après tout ce temps, j’ai presque l’impression de faire partie de l’équipe.
À environ un mètre de la tête du Capitaine-Subordonné Quayanorl Gidborux Stoghrle III, tête qui roulait doucement de-ci, de-là et commençait à se refroidir lentement, une petite lumière se mit à clignoter très rapidement sur la console. Simultanément, un ululement aigu emplit la cabine puis le wagon de tête tout entier, avant d’être relayé par plusieurs centres de contrôle d’un bout à l’autre du train. Quayanorl, dont le grand corps bien calé penchait d’un côté tandis que le train prenait un long virage, Quayanorl aurait tout juste pu l’entendre, s’il avait été encore en vie. Mais très peu d’humains l’auraient perçu.
Unaha-Closp se rendit compte qu’il n’était pas très sage de se couper ainsi du monde extérieur et rétablit ses canaux com pour s’apercevoir qu’en réalité personne ne cherchait à le contacter. Il entreprit de faire sauter un à un, au moyen d’un champ trancheur, les câbles qui se pressaient dans la gaine. Inutile de chercher à épargner le train après ce qui est arrivé à celui de la station 6, se dit-il. Et de toute façon, si je touche à un élément vital, Horza ne manquera pas de pousser aussitôt quelques hurlements bien sentis. Et puis, je peux réparer facilement, conclut-il.