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— Bon, ça va, d’accord, fit Aviger en levant son arme. Je voulais juste des garanties, c’est tout. (Il approcha le canon de l’œil de Xoxarle.) À quel endroit ça vous gratte, exactement ?

— Là ! éructa Xoxarle.

Son bras libre se détendit brusquement ; de sa main libre, il saisit vivement le canon de l’arme et l’attira à lui. Aviger, qui n’avait pas lâché prise, vint heurter la poitrine de l’Idiran. Sa cage thoracique se vida d’un coup ; puis le fusil s’abattit violemment sur son crâne. Xoxarle avait tourné la tête au moment d’agripper le fusil, au cas où le coup partirait, mais il n’avait pas de souci à se faire de ce côté-là : Aviger ne l’avait même pas laissé allumé.

Tandis que la brise se faisait de plus en plus sensible, l’Idiran laissa l’humain inconscient glisser jusqu’au sol. Il tint ensuite le fusil-laser entre ses dents et le régla à sa puissance minimale. Puis il fit sauter le cran de sécurité afin de pouvoir introduire dans la gâchette ses doigts plus gros que ceux des humains.

Je ne devrais pas avoir trop de mal à faire fondre les fils, se dit-il.

Tel un nid de serpents émergeant d’un trou dans la terre, le paquet de câbles sectionnés environ un mètre plus loin sortit en glissant de sa gaine. Unaha-Closp s’y introduisit et étendit un champ par-delà l’extrémité dénudée du tronçon suivant.

— Écoute Yalson, fit Horza. De toute façon, je ne t’emmènerai pas avec moi, même si je décide de ne pas redescendre ici seul.

Il la regarda en souriant. Yalson fronça les sourcils.

— Ah oui ? Et pourquoi donc ?

— Parce que j’aurai besoin de tes services à bord, pour empêcher Balvéda et notre ami le Chef de Section de faire des bêtises.

— J’espère que c’est la seule raison, gronda-t-elle en plissant les yeux.

Le sourire de Horza s’élargit ; il détourna les yeux comme s’il avait envie d’en dire plus mais qu’il préférât s’abstenir pour une raison connue de lui seul.

Toujours assise dans son fauteuil trop grand pour elle, Balvéda continuait de balancer ses jambes. Elle se demandait ce qui avait changé entre le Métamorphe et sa compagne à la peau duveteuse. Elle avait cru remarquer quelque chose de nouveau dans leurs relations, surtout dans l’attitude de Horza. Il y avait là un élément inédit, qui déterminait des réactions différentes du Métamorphe envers la jeune femme. Balvéda n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Tout cela l’intéressait, certes, mais ne l’avançait pas à grand-chose. Ses problèmes à elle demeuraient non résolus. Balvéda connaissait bien ses propres faiblesses, dont une qui commençait à l’inquiéter.

Elle en était arrivée à se considérer comme faisant partie de l’équipe. En entendant Yalson et Horza se disputer pour savoir qui le Métamorphe devait emmener s’il retournait dans les entrailles du Complexe après un bref retour à bord de la Turbulence, elle ne put s’empêcher de sourire discrètement. Cette femme si volontaire et si sérieuse lui plaisait, même en sachant très bien que cette affection n’était pas payée de retour, et, au fond, elle n’arrivait pas à trouver Horza aussi cruel qu’elle aurait dû.

Tout ça, c’était la faute de la Culture, qui se jugeait trop civilisée, trop raffinée pour vouer de la haine à ses ennemis, préférant s’efforcer de les comprendre, de saisir leurs motivations, afin de les battre sur leur propre terrain puis de les traiter de telle manière qu’ils ne s’opposent plus jamais à elle. Le concept était sain tant qu’on n’approchait pas l’ennemi de trop près ; seulement, quand ses agents passaient du temps avec lui, cette démarche empathique se retournait contre eux. Ils devaient alors mobiliser une sorte d’agressivité détachée, artificielle, pour contrer cette compassion naturelle et, justement, Balvéda sentait le recours à cette parade lui échapper peu à peu.

Je me sens peut-être un peu trop en sécurité pour réagir, songea-t-elle. Je ne pressens pas de menace immédiate. La bataille pour le Complexe de Commandement est terminée ; ma mission est en train d’échouer, et la tension des jours passés s’efface.

Xoxarle ne perdit pas une seconde. Le fin rayon atténué du laser s’affairait en bourdonnant au-dessus de chaque fil, qu’il colorait en rouge, en jaune puis en blanc avant de le trancher avec un claquement sec sur une traction de l’Idiran. Par terre, le vieil homme remuait en gémissant.

Ce qui n’était jusqu’alors qu’une faible brise se mua en souffle plus puissant. La poussière s’engouffra sous le train et vint tourbillonner autour des pieds de Xoxarle, qui appliqua le laser à un nouveau paquet de fils. Il n’en restait plus que quelques-uns. L’Idiran jeta un regard à l’avant du train. Toujours pas trace des humains, ni de leur machine. Il lança un coup d’œil dans l’autre sens, par-dessus son épaule, vers le wagon de queue puis l’orée du tunnel, d’où le vent sortait en sifflant. Xoxarle n’y distingua aucune lumière, n’y perçut aucun son. Le courant d’air glaça son œil valide.

Il pointa le laser sur un autre faisceau de fils. Les étincelles chassées par le vent s’éparpillèrent sur le quai et sur le dos de la combinaison d’Aviger.

Évidemment, c’est toujours moi qui fais tout ici, songea Unaha-Closp en retirant de la gaine un nouvel amas de câbles. Derrière lui, un monceau de tronçons de câbles bloquait le boyau qu’il avait emprunté pour atteindre la conduite étroite où il s’activait à présent.

La chose est derrière moi. Je la sens. Je l’entends. Je ne sais pas ce qu’elle fait mais je sens, j’entends.

Et puis il y a autre chose… un autre bruit…

Le train était comme un long obus articulé propulsé dans un canon gigantesque ; comme un cri métallique dans une gorge immense. Fonçant à travers le tunnel, tel un piston dans le plus formidable moteur jamais conçu, il enfilait courbes et lignes droites – que ses feux illuminaient brièvement – en poussant devant lui, sur plusieurs kilomètres, une masse d’air traversée d’un rugissement féroce.

La poussière du quai formait des nuages dans l’air. Sur la palette, une boîte en fer-blanc vide roula, tomba au sol avec un bruit métallique et se mit à remonter le quai en direction de l’avant du train, non sans heurter la paroi à deux ou trois reprises. Elle attira l’attention de Xoxarle qui, bousculé par le vent, voyait ses liens se défaire les uns après les autres. Bientôt une jambe fut libre, puis une autre. Enfin ce fut le tour de son bras, et les fils tombèrent au sol.

Un bout de bâche en plastique décolla de la palette tel un oiseau noir et plat, et s’abattit mollement sur le quai avant de suivre la boîte métallique, qui gisait à présent à mi-chemin de l’avant du train. Xoxarle se pencha prestement, attrapa Aviger par la taille et le déposa sans effort au creux de son bras en prenant le laser dans l’autre main. Cela fait, il s’élança vers la paroi du tunnel, où le vent fouettait en gémissant l’arrière pentu du train.

— … ou plutôt les enfermer tous les deux ici. Tu sais très bien qu’on pourrait le faire…, disait Yalson.

Il est là, tout près, songeait Horza en acquiesçant distraitement sans écouter Yalson lui dire pourquoi il aurait besoin d’aide dans sa quête du Mental. Tout près, j’en suis persuadé ; je le sens ; on y est presque. Je ne sais pas comment, mais on a – j’ai – tenu jusqu’au bout. Pourtant, ce n’est pas encore fini ; il suffirait d’une infime erreur, une seule négligence, un seul faux pas pour tout compromettre, tout foutre en l’air ; l’échec, la mort… Jusqu’ici, on s’en est sortis, malgré nos bévues, mais il est tellement facile de passer à côté d’un détail, d’omettre dans la masse de données un imperceptible élément qui – dès qu’on n’y pense plus, dès qu’on a le dos tourné – surgit brusquement et vous assomme par-derrière. La solution, c’était de penser à tout, ou alors (car la Culture avait peut-être raison : seules les machines en étaient vraiment capables) être toujours en prise sur la situation, ne jamais passer à côté de ce qui était important, ou potentiellement important, et de ne jamais tenir compte du reste.