— Crache le morceau, insista-t-elle.
— Tu te rappelleras peut-être le synopsis quotidien d’il y a dix-huit jours. On y mentionnait un de nos astronefs, assemblé par une unité-usine située dans l’Espace Intérieur du Golfe Morne ; la station a dû s’autodétruire, et le vaisseau qu’elle avait construit de bric et de broc a fait de même un peu plus tard.
— Je m’en souviens, dit Fal, qui n’oubliait jamais grand-chose, et surtout pas les synopsis quotidiens. Il s’agissait d’un vaisseau bâtard, le but de l’usine ayant été de mettre en sécurité un Mental de VSG.
— Eh bien, reprit Jase d’un ton légèrement empreint de lassitude, il se trouve que cela nous pose un problème.
Fal sourit.
Pour la conduite de la guerre où elle s’était engagée, la Culture se reposait abondamment sur ses machines, qu’il s’agisse de définir sa stratégie ou de l’appliquer dans la pratique ; cela ne faisait aucun doute. On avait d’ailleurs quelque raison de soutenir que la Culture était ses machines, qu’au fond, celles-ci la représentaient plus fidèlement que les sujets humains, considérés individuellement ou en groupe. Les Mentaux que manufacturaient à présent les unités-usines, les Orbitales sûres et les VSG de grande envergure comptaient parmi les artefacts les plus raffinés de toute la galaxie. Leur intelligence était si grande qu’aucun humain ne pouvait plus en prendre la mesure ; quant aux machines elles-mêmes, elles étaient incapables de s’expliquer devant une forme de vie aussi limitée.
Qu’il s’agisse de pareils colosses intellectuels ou du plus petit circuit de micromissile (à peine plus malin qu’une mouche) en passant par les machines plus courantes mais tout aussi conscientes, et par les ordinateurs intelligents (mais toujours mécanistes et prévisibles), bien avant qu’on commence même à envisager la guerre idirane, la Culture avait parié sur les machines plutôt que sur le cerveau humain. La raison en était que cette société se percevait comme consciencieusement rationnelle ; or, les machines (même conscientes) étaient davantage à même de parvenir à ce but ultime et, à partir de là, d’en faire un usage plus efficace. Ce dont se satisfaisait la Culture.
En outre, de cette façon, ses citoyens humains se retrouvaient libres de se concentrer sur ce qui comptait réellement dans la vie, à savoir le sport, le jeu, les affaires de cœur, l’étude des langues mortes, des sociétés barbares et des problèmes insolubles, et l’escalade de montagnes sans harnais de sécurité.
Un observateur portant un regard critique sur cet état de fait aurait pu croire les Mentaux susceptibles de s’indigner, ou de se court-circuiter en apprenant que certains humains se montraient en réalité tout aussi capables qu’eux – voire ponctuellement supérieurs – lorsqu’il s’agissait d’évaluer correctement tel ou tel ensemble de faits. Mais il n’en était rien. Les Mentaux éprouvaient au contraire une certaine fascination en constatant qu’un conglomérat de facultés mentales aussi dérisoire et aussi chaotique puisse, par quelque tour de passe-passe neuronal, fournir une réponse aussi valable que la leur à un problème donné. Il existait naturellement une explication à cela, qu’il fallait peut-être chercher dans une certaine structure mentale articulée autour de la cause et de l’effet ; et cette structure, malgré leurs pouvoirs quasi divins, les Mentaux avaient encore du mal à la saisir dans le détail. Le phénomène était aussi en rapport étroit avec le simple poids du nombre.
En effet, la Culture comptait plus de dix-huit trillions d’individus, pratiquement tous bien nourris, copieusement éduqués et dotés d’un esprit éveillé ; seuls trente ou quarante d’entre eux possédaient la faculté inaccoutumée de prévoir et d’évaluer les événements avec la même compétence qu’un Mental bien informé (catégorie dont il existait à présent plusieurs centaines de milliers de représentants). On ne pouvait totalement exclure le simple facteur chance ; si l’on jette en l’air dix-huit trillions de pièces de monnaie pendant un laps de temps suffisant, il y en aura forcément quelques-unes pour retomber indéfiniment du même côté.
Fal ’Ngeestra était une Référente, c’est-à-dire qu’elle faisait partie des trente ou quarante individus qui, parmi dix-huit trillions d’autres, pouvaient formuler une opinion intuitive sur ce qui allait se passer, ou dire pourquoi, à son avis, tel événement s’était déroulé ainsi et pas autrement, en tombant presque toujours juste. On lui soumettait constamment des problèmes, des idées ; elle-même était évaluée en permanence, et on la mettait sans cesse à contribution. Rien de ce qu’elle disait ou faisait n’était jamais perdu ; rien de ce qu’elle ressentait ne passait inaperçu. Elle avait néanmoins insisté pour que la Culture la laisse livrée à elle-même, sans surveillance, lorsqu’elle faisait de l’escalade, seule ou avec des amis. Elle emportait un terminal de poche afin de pouvoir tout enregistrer, mais ne conservait aucun lien-temps réel avec les différentes manifestations du réseau Mental de la Plate-forme où elle vivait.
C’était à cause de cette volonté farouche qu’une équipe de sauvetage l’avait retrouvée gisant dans la neige, la jambe fracassée, au bout d’un jour et d’une nuit de recherches.
Le drone Jase entreprit de lui rapporter en détail la fuite du vaisseau sans nom, son abandon de l’unité-mère, son interception et, finalement, son autodestruction. Mais Fal avait détourné la tête et n’écoutait qu’à demi. Ses prunelles et ses pensées retournaient obstinément se fixer sur les lointaines pentes enneigées où elle espérait grimper à nouveau d’ici quelques jours, dès que ces os horripilants seraient enfin ressoudés.
La montagne était magnifique. On voyait d’autres sommets depuis la terrasse arrière du chalet, qui donnait vers le haut de la chaîne ; ils avaient beau s’élancer dans le ciel bleu limpide, ils n’en restaient pas moins timides comparés à ces formidables pics effilés, de l’autre côté de la plaine. C’était pour cela qu’ils l’avaient installée dans ce chalet ; elle le savait pertinemment. On espérait qu’elle escaladerait les cimes les plus proches, sans prendre la peine de sauter dans un aéro pour traverser la plaine. Cependant, leur raisonnement était absurde ; ils devaient lui laisser voir les montagnes, sinon elle ne serait plus elle-même. Or, dès qu’elle les avait sous les yeux, il fallait qu’elle les escalade. Les imbéciles !
Sur une planète, songea-t-elle, on ne les verrait pas aussi bien. Elles jaillissent si brusquement du sol qu’on n’en apercevrait pas les premiers contreforts.
Chalet, terrasse, montagne et plaine, tout cela se trouvait sur une Orbitale. Entièrement due à la main de l’homme, au moins dans la mesure où ils avaient construit les machines qui en avaient elles-mêmes construit d’autres… et ainsi de suite. Cette Plateforme d’Orbitale était presque parfaitement plate ; en réalité, dans le sens de la hauteur elle était légèrement concave mais, puisque le diamètre interne de l’Orbitale achevée (qui n’avait acquis sa forme définitive qu’après la jonction de toutes les Plates-formes individuelles et la levée du dernier cloisonnement) dépassait les trois millions de kilomètres, sa courbure était bien moindre que la surface convexe d’un globe quelconque habitable par des humains. C’est pourquoi, de son observatoire élevé, Fal pouvait distinguer le pied des lointaines montagnes.
Elle songea qu’il devait être étrange de vivre sur une planète et de contempler un horizon courbe ; par exemple, sur l’océan, d’y voir apparaître la partie supérieure d’un navire avant de découvrir tout le reste.