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Vavatch serait davantage que son propre monument funéraire ; elle commémorerait par la même occasion l’ultime et macabre manifestation de l’idéalisme fatal de la Culture, l’aveu tardif prouvant que non seulement elle n’était pas meilleure que les autres civilisations, mais en plus qu’elle était nettement, très nettement pire.

Ces gens cherchaient à dépouiller l’existence de toutes les injustices, à supprimer toutes les erreurs possibles dans ce message éternellement transmis qu’était la vie, erreurs qui, pourtant, donnaient à celle-ci sa raison d’être et de progresser (le souvenir des ténèbres le submergea et le fit frissonner)… Mais l’erreur ultime, suprême, c’étaient eux-mêmes qui la commettraient, et elle signerait leur perte.

Horza hésita à rejoindre la passerelle afin de basculer l’écran en mode espace réel et donc de revoir l’Orbitale intacte, telle qu’elle se présentait encore quelques semaines auparavant, lorsque la lumière réelle à travers laquelle se déplaçait la TAC était partie de Vavatch. Puis il secoua lentement la tête bien qu’il n’y eût personne pour le voir, et préféra rester devant l’écran silencieux, dans le fouillis du réfectoire désert.

Bilan : deux

Le yacht jeta l’ancre dans une baie aux rives boisées. L’eau était limpide et, dix mètres sous les vagues miroitantes, on apercevait le fond sablonneux du mouillage. De grands arbres à feuillage bleu persistant se succédaient en dessinant un arc de cercle approximatif au bord de la petite anse, et leurs racines qu’on aurait dites poussiéreuses apparaissaient çà et là sur le grès ocre auquel elles s’accrochaient. De petites falaises taillées dans la même roche et parsemées de fleurs aux couleurs vives surplombaient des plages au sable doré. Le yacht blanc dont le reflet étiré dansait sur les eaux telle une flamme silencieuse amena ses hautes voiles et se laissa doucement ballotter par la petite brise qui venait d’une zone de la forêt et caressait la baie arrondie.

Quelques personnes partirent vers le rivage à bord de petits canoës ou dinghies, quand ils ne sautaient pas dans l’eau tiède pour s’y rendre à la nage. Parmi les cérévells qui avaient escorté le yacht tout au long de son voyage depuis son port d’attache, certains restèrent et se mirent à s’ébattre dans la baie ; leurs longs corps rouges glissaient entre deux eaux, autour du bateau et par-dessous sa coque, et les falaises basses qui faisaient face à la mer renvoyaient l’écho de leur souffle râpeux. Il leur arrivait parfois de pousser gentiment un des bateaux, et de temps en temps un nageur jouait avec ces animaux lisses et brillants, plongeant pour évoluer à côté d’eux, les toucher et s’accrocher à eux.

Peu à peu, les cris des passagers s’éloignèrent. Ils tirèrent leurs petites embarcations à terre et s’enfoncèrent dans les bois pour aller explorer l’île déserte. Les vagues modestes de la mer intérieure léchaient le sable défloré.

Fal ’Ngeestra soupira et, après avoir fait une fois le tour du bateau, prit place près de la poupe sur un siège rembourré. Elle se mit à jouer distraitement avec un cordage attaché à un étançon et à y frotter sa main. Le jeune homme qui lui avait parlé le matin même, alors que le yacht s’éloignait du continent pour faire doucement voile vers les îles, l’aperçut et vint la rejoindre.

— Vous n’irez donc pas jeter un coup d’œil à l’île ? demanda-t-il.

Il était mince, aérien. Sa peau était d’un jaune foncé tirant sur le doré, une peau lustrée qui la faisait penser à un hologramme parce que son éclat paraissait plus étendu que les membres eux-mêmes.

— Je n’en ai pas envie, répondit Fal.

Elle n’avait pas eu envie que ce garçon vienne lui parler, un peu plus tôt dans la matinée, et maintenant encore, elle ne tenait pas à bavarder. Elle regrettait d’avoir voulu prendre part à cette croisière.

— Pourquoi ? insista-t-il.

Elle ne se rappelait pas son nom. Quand il avait commencé à lui parler, elle ne lui avait guère prêté attention. Peut-être ne le lui avait-il même pas révélé ; mais c’était peu probable.

— C’est comme ça, voilà tout.

Elle haussa les épaules, toujours sans le regarder.

— Ah ?

Il resta quelques instants silencieux. Elle avait conscience de son corps, où se réverbérait la lumière du soleil, mais ne se retourna pas pour le regarder. Elle contemplait les arbres lointains, les vagues, la silhouette rougeâtre des cérévells dont le dos s’arrondissait à la surface lorsqu’ils remontaient respirer avant de plonger à nouveau.

— Je comprends ce que vous ressentez, ajouta alors le jeune garçon.

— Vraiment ? fit-elle en se retournant.

Il eut l’air un peu surpris, puis hocha la tête.

— Vous en avez assez, hein ?

— Possible, fit-elle en détournant à nouveau le regard. Un petit peu, oui.

— Pourquoi est-ce que ce vieux drone vous suit partout ?

Elle lui jeta un coup d’œil. Jase était pour l’heure à l’intérieur du bateau, où elle l’avait envoyé lui chercher à boire. Il s’était embarqué avec elle au port et depuis, il ne l’avait pratiquement plus quittée. Protecteur et constamment dans les parages, comme à son habitude. Elle haussa à nouveau les épaules et regarda un vol d’oiseaux prendre son essor dans le ciel de l’île. Ils tournoyaient ou bien piquaient tout droit vers le sol en lançant leurs appels.

— Il s’occupe de moi, répondit-elle enfin.

Elle baissa les yeux sur ses mains et regarda le soleil miroiter sur ses ongles.

— Vous avez besoin qu’on s’occupe de vous ?

— Non.

— Alors pourquoi le fait-il ?

— Je l’ignore.

— Vous êtes très mystérieuse, vous savez.

Même sans le regarder, elle crut déceler un sourire dans sa voix. Elle eut un geste vague mais ne répondit pas.

— Vous êtes comme cette île. Étrange et mystérieuse comme elle.

Fal renifla et s’efforça de prendre l’air méchant ; mais à ce moment-là, elle vit Jase s’encadrer dans une porte ; il apportait sa boisson. Elle se leva rapidement et, le jeune homme sur ses talons, longea le pont pour s’avancer à la rencontre du vieux drone ; elle s’empara de la coupe et, avec un sourire de gratitude, y enfouit son visage afin de boire à petites gorgées. À travers le verre, elle surveillait le garçon.

— Bonjour, jeune homme, fit Jase. Vous n’allez donc pas jeter un coup d’œil à l’île ?

Fal réprima l’envie de lui expédier un coup de pied : la machine avait parlé d’un ton un peu trop cordial, et en employant pratiquement les mêmes termes que le garçon.

— Si, peut-être, concéda ce dernier en la regardant, elle.

— Vous devriez, renchérit Jase en partant vers la poupe. (La vieille machine étendit un champ incurvé pareil à une ombre que rien ne viendrait projeter et qui vint entourer les épaules du jeune homme.) À propos, je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre ce que vous disiez tout à l’heure, poursuivit-il en le guidant doucement vers l’autre bout du pont.

La tête aux reflets dorés de l’inconnu se retourna vers Fal qui, tout en finissant très lentement son verre, venait derrière eux à quelques pas de distance. Puis il reporta son attention sur le drone qui, à ses côtés, disait :

— Vous parliez de l’impossibilité d’entrer dans la section Contact…

— Oui, et alors ? répliqua le garçon, subitement sur la défensive.

Fal marchait toujours derrière eux. Elle émit un claquement de lèvres. La glace tinta dans son verre.