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Kiérachell constituait pour lui un autre sujet d’inquiétude. Il était absurde de se préoccuper de questions aussi personnelles en un moment pareil, il le savait, mais il ne pouvait s’empêcher de penser à son amie Métamorphe ; plus ils approchaient du Monde de Schar, plus elle lui revenait en tête, et plus ses souvenirs s’avivaient. Il s’efforça de ne pas s’en faire un tableau trop idéalisé, de se remémorer l’ennui qui régnait dans cet avant-poste Métamorphe isolé et l’impatience qui s’était peu à peu emparée de lui, malgré la compagnie de Kiérachell ; mais il rêvait quand même de son sourire nonchalant et se rappelait sa voix grave nimbée d’une grâce fluide avec une trace de ce déchirement que ressentent les jeunes gens qui tombent amoureux pour la première fois. De temps à autre, il craignait que Yalson ne se doute de quelque chose et, dans ces moments-là, il sentait une partie de lui-même se recroqueviller sous le coup de la honte.

Yalson haussa les épaules, cala son arme contre son épaule et tira sur l’ombre quadrupède qui se profilait sur l’écran. Celle-ci s’immobilisa brusquement puis s’affala et parut se dissoudre dans la bande de terrain ombragé qui formait le bas de l’écran.

Horza organisait des tables rondes.

Cela lui donnait l’impression d’être un conférencier en tournée dans les universités, mais il n’y avait pas d’autre façon de voir les choses. Il se sentait obligé d’exposer ses motivations aux autres, les raisons pour lesquelles les Métamorphes se rangeaient du côté des Idirans, ce qui le poussait, lui, à croire en leur combat. Il appelait ces réunions « briefings » ; officiellement, elles avaient pour objet le Monde de Schar, son Complexe de Commandement, son histoire, sa géographie et ainsi de suite, mais toujours il en revenait – délibérément – à la guerre en général, ou à des aspects de celle-ci qui n’avaient aucun rapport avec la planète dont ils se rapprochaient.

Ces briefings lui fournissaient un prétexte idéal pour consigner Balvéda dans sa cabine pendant qu’il arpentait le réfectoire en haranguant les membres de la Libre Compagnie ; il ne voulait pas que ces séances tournent au pugilat.

Pérosteck Balvéda ne leur avait causé aucun ennui. On avait jeté par-dessus bord sa combinaison, quelques bijoux d’apparence inoffensive et une poignée d’objets personnels divers, le tout par l’intermédiaire d’un vactube. On l’avait examinée sous toutes les coutures grâce aux appareils dont était chichement équipée l’infirmerie de la TAC, mais on n’avait rien trouvé. Manifestement contente de se comporter en bonne prisonnière bien sage, elle était enfermée, certes, mais, en fin de compte, pas plus que les autres, claquemurés comme elle à l’intérieur de ce vaisseau ; excepté la nuit, elle n’était que rarement bouclée dans sa cabine. Par mesure de précaution, Horza ne la laissait pas approcher de la passerelle, mais de toute façon, elle ne semblait pas chercher à se familiariser avec le vaisseau comme il l’avait fait lui-même au début de son séjour à bord. Elle n’essaya même pas de rallier un ou plusieurs des mercenaires à ses vues sur la guerre et sur la Culture.

Horza se demanda dans quelle mesure elle se sentait en sécurité. Balvéda était d’une compagnie agréable et ne paraissait pas s’en faire outre mesure ; mais de temps en temps, en la regardant, il croyait fugitivement discerner en elle un soupçon de tension intérieure, peut-être même de désespoir. D’un côté, il en retirait quelque soulagement ; mais, de l’autre, il se sentait à nouveau mal à l’aise et se trouvait cruel, comme le jour où il s’était interrogé sur les raisons qui l’avaient incité à lui laisser la vie. Parfois, il avait tout simplement peur d’arriver sur le Monde de Schar mais, petit à petit, à mesure que le voyage se poursuivait, interminable, il en vint à attendre avec impatience le moment de passer enfin à l’action, la fin de cette période de réflexion.

Il appela un jour Balvéda dans sa cabine, après le repas pris en commun au mess. Elle prit place sur le siège bas qu’il avait lui-même occupé le jour où Kraiklyn l’avait convoqué peu de temps après son arrivée.

Balvéda était sereine. Elle s’assit avec grâce, et son corps élancé fut instantanément détendu, prêt pour la suite des événements. Elle tourna vers lui sa tête fine aux formes douces où brûlaient deux yeux d’un noir profond, et sa chevelure rousse – qui à présent virait au noir – se mit à luire sous l’éclairage de la cabine.

— Vous m’avez fait demander, commandant Horza ? fit-elle en croisant sur ses genoux ses mains aux longs doigts fuselés.

Elle portait une longue robe bleue, le vêtement le plus simple qu’elle ait pu trouver à bord, et qui avait jadis appartenu à Gow.

— Bonjour, Balvéda, répondit-il en se rasseyant sur le lit.

Lui-même était vêtu d’une tunique ample. Les deux premiers jours il avait gardé sa combinaison, mais si celle-ci demeurait relativement confortable, elle n’en était pas moins encombrante dans les couloirs exigus de la Turbulence ; aussi l’avait-il mise de côté jusqu’à la fin du voyage.

Il fut sur le point de lui offrir à boire mais, peut-être parce que Kraiklyn en avait fait autant avec lui, il se ravisa.

— C’est à quel sujet, Horza ? insista Balvéda.

— Je voulais simplement… savoir comment tu allais.

Il avait essayé de préparer l’entrevue, de trouver les mots qu’il fallait pour l’assurer qu’elle ne courait aucun danger, qu’il avait de l’affection pour elle et que, cette fois, il en était sûr, elle risquait tout au plus d’être internée quelque part, peut-être échangée contre quelqu’un d’autre ; mais les mots ne venaient pas.

— Je vais bien, répondit-elle en se passant la main sur le crâne et en jetant de rapides regards en tous sens. Je m’efforce de me conduire en prisonnière modèle afin de ne pas te donner de prétexte pour me balancer par-dessus bord.

Elle sourit, mais là encore il pressentit un malaise. Il se sentit toutefois soulagé.

— Aucun risque, fit-il en riant, et sa tête se renversa en arrière. Je n’ai nullement l’intention de faire une chose pareille. Tu n’as rien à craindre.

— Jusqu’à ce qu’on atteigne le Monde de Schar ? interrogea-t-elle calmement.

— Tu n’as pas non plus à redouter la suite.

Les yeux baissés, Balvéda battit lentement des paupières. Puis elle releva la tête.

— Hmm… Eh bien soit.

— Je suis sûr que tu ferais la même chose pour moi, reprit-il en haussant les épaules.

— Je… je le crois aussi, répondit-elle sans que Horza puisse déterminer si elle mentait ou non. Je regrette simplement que nous ne soyons pas dans le même camp.

— Il est regrettable que nous soyons tous dans des camps différents, Balvéda.

— Ma foi, fit-elle en joignant à nouveau les mains sur ses genoux, il existe une théorie qui prétend que le camp dans lequel nous estimons nous trouver est celui qui finira par triompher.