Aggie se tourna vers lui, les sourcils arqués.
« Ne doute pas de la puissance divine. S’Il veut ces mobil-homes, Il les prendra. »
Joe aspira une nouvelle bouffée puis l’exhala dans un soupir de frustration. Il y avait des jours où on ne pouvait pas discuter avec Aggie. C’en était manifestement un, ça se voyait déjà. Joe se frotta la nuque dans l’espoir d’atténuer son mal de crâne puis s’accroupit et se mit à arracher de l’herbe.
« Tu les laisses sortir, aujourd’hui ? demanda-t-il sans lever les yeux.
— Plus tard. »
Il sortit sa cigarette de son manteau pour en tirer une autre bouffée.
— On va bosser ?
— Dès que les deux jeunes nous auront montré où se trouve cette maison. Après, on s’y met.
— Tu crois pas qu’on va perdre notre temps ? J’ai un peu l’impression qu’on va chercher une aiguille dans une botte de foin. »
Aggie secoua la tête.
« Non, c’est pas une perte de temps. Mais c’est pas la question. Même si ça ne donne rien, il vaut mieux le faire.
— Ouais, sans doute. »
Il détourna les yeux des oiseaux et de la plaine pour considérer son compagnon, qu’il attrapa par l’épaule.
« Ne doute pas de moi, Joe. » L’interpellé secoua la tête. « Alors, au boulot. Va me chercher les deux ados et reviens m’aider à accrocher la remorque. Le petit reste ici. Plus tôt on sera de retour, plus tôt on repartira en vadrouille. Je m’occupe des pelles et des pioches. Je les mets dans l’autre remorque, là-bas. »
Un dernier coup d’œil aux prés inondés, puis Aggie regagna le cercle.
6
Cohen ne connaissait personne qui soit allé à Venise. Ni en Italie. Ni en Europe. Quand il interrogea Elisa sur ce qui lui faisait envie pour leur premier anniversaire, il s’attendait à ce qu’elle demande un collier, une journée au spa, un dîner de luxe dans le resto chic d’un casino — n’importe quoi d’autre que ce qu’elle demanda.
« Je veux aller à Venise. »
Ils s’étaient installés sous la véranda, dans la clarté pourpre déclinante du crépuscule. Il se débarrassa de ses grosses chaussures de travail, se carra dans son fauteuil en osier et but quelques gorgées de bière glacée. Elisa s’était assise en tailleur dans son propre fauteuil, pieds nus, toute bronzée par le soleil de l’été.
« Venise ? Mais où c’est ? reprit-il.
— Au Texas », répondit-elle sans détourner les yeux, persuadée qu’il allait céder.
« Jamais entendu parler. »
Elle lui donna une tape sur le bras.
« Tu sais très bien de quoi je parle.
— Oui, je sais. Pourquoi tu veux aller là-bas ? C’est loin. »
— Je ne suis pas sûre, avoua-t-elle en haussant les épaules. J’ai vu une émission, l’autre jour, à la télé. C’est beau. Plein de canaux, de vieux monuments, de vieilles églises et tout ce qui s’ensuit. Pas de voitures ni rien. Tu ne crois pas que ce serait super ? »
Il fronça les sourcils. Réfléchit.
« Combien ça coûte ? »
Elle avait déjà regardé, il le savait.
« Cher.
— Très, très cher ou juste cher ? »
Il sirota un peu de bière. Les grillons et les rainettes chantaient, un chant qui résonnait dans tout le crépuscule.
« Alors ? insista-t-il.
— Ça m’étonnerait qu’on arrive à économiser assez d’ici à notre anniversaire.
— Moi aussi.
— Mais d’ici au printemps, peut-être. Ça nous laisserait six mois. Qu’est-ce que tu en penses ? »
Il aimait la voir comme ça. Excitée, pleine d’espoir, un peu anxieuse. Jamais encore il n’avait pensé à Venise, mais y penser à ce moment-là, en compagnie de cette femme-là, lui donna l’impression de se préparer à vivre une grande aventure romantique telle qu’on n’en trouvait que dans les romans de gare.
« J’en pense qu’on peut. Si c’est ce dont tu as envie. »
Elle décroisa les jambes, se leva, lui repoussa les bras en arrière et s’assit sur ses genoux pour le serrer contre elle si fort qu’il se mit à tousser.
Ils arrivèrent sous un ciel gris, qui creva parfois en pluies légères pendant les trois premiers jours de leurs vacances, censées en durer dix. Peu importait. De leur chambre, au dernier étage de l’hôtel, ils avaient vue sur une cour et un canal. Le matin, l’employé chargé de disposer les petites tables dans la cour chantait sous la bruine d’une voix douce de ténor. Ils se jetaient l’un sur l’autre pendant qu’il pleuvait, se rendormaient, se réveillaient une seconde fois, tendaient à nouveau l’oreille. C’était comme si on les avait soustraits à la réalité puis libérés en un lieu à part, qui n’existait que pour leur plaisir.
Les chambrettes de l’hôtel, réparties sur trois niveaux, étaient desservies par un escalier en colimaçon, trop étroit pour deux personnes. Les blocs de mortier qui dépassaient entre les briques des murs empêchaient Cohen de monter ou descendre sans signaler que « quelqu’un » avait exécuté bien longtemps auparavant un vrai travail de sagouin. La gestion de l’établissement était assurée par deux sœurs et leur tripotée d’enfants, des adolescents interchangeables qui passaient l’aspirateur, arrosaient les plantes, servaient au bar et aux deux petites tables, allaient chercher les croissants, balayaient le hall, changeaient draps et serviettes, livraient le journal du matin et tout le reste. Les deux mères mal fagotées, couronnées de chignons noirs — dont un veiné de gris —, passaient leurs journées assises, les bras croisés, à parler sans jamais s’arrêter. Elles ne bougeaient que quand on venait leur demander quelque chose, et encore, pas toujours : si un de leurs enfants se trouvait à proximité, il leur arrivait de lui crier un ordre bref auquel il s’empressait d’obéir, non sans marmonner, d’un ton qui trahissait le mal-être adolescent reconnaissable dans n’importe quelle langue.
Lorsque la pluie s’interrompait, Elisa et Cohen se promenaient, encore et toujours. Bien qu’en possession de deux guides, de la liste de ce qu’elle voulait voir et du moment auquel elle voulait le voir, Elisa était sous le charme de la ville, de ses antiques ruelles, de sa langue rythmée, de ses vieux ponts pittoresques et de son architecture. En réalité, elle n’avait qu’une envie, se promener. Aussi évitaient-ils musées et cathédrales, à part pour les admirer de l’extérieur — voûtes gothiques, détails des statues, complexité des vitraux. Toutes choses qui fascinaient Cohen, lequel avait hérité de son père un monde de symétrie et d’efficacité qui lui avait fait oublier qu’on pouvait mettre autant d’imagination dans une construction — peut-être d’ailleurs ne l’avait-il jamais su. Ils évitaient les endroits grouillants de touristes signalés sur les plans, et empruntaient les ponts enjambant les canaux puis parcouraient les venelles étroites menant à d’autres ponts et à d’autres ruelles étroites. Ils se perdaient, revenaient sur leurs pas, passaient des heures à déterminer où ils étaient sans y trouver à redire, d’autant plus enchantés d’avoir découvert une partie secrète de la ville inconnue des étrangers qu’ils tombaient en chemin sur de petits cafés de quartier. Trois jours durant, ils se serrèrent l’un contre l’autre dans leur chambre d’hôtel et parcoururent la cité lacustre, bras dessus, bras dessous.
7
Cohen se leva de son banc et examina son refuge. Un arbre couvert de mousse espagnole avait crevé le toit en tombant dans la galerie. La moisissure rongeait la chaire et le baptistère. Les vitraux étaient réduits à l’état de fragments : un agneau aux pieds d’un quelconque personnage en robe blanche ; la tête sans corps du Christ, ensanglantée par la couronne d’épines ; la moitié d’un ange contemplant la Vierge Marie décapitée, le petit Jésus dans les bras. Bibles et livres de cantiques s’alignaient toujours dans leurs casiers, à l’arrière des bancs, mais leurs pages jaunies se gondolaient. Le plancher de l’allée était couvert d’eau et tout égratigné par les animaux de passage. Cohen se frotta le front. Mouillé. Il avait mal partout, mais ne s’en approcha pas moins de l’entrée principale pour regarder à l’extérieur. A priori, le temps était aussi beau qu’il le serait jamais. Malgré son état de faiblesse, il fallait qu’il s’y mette.