Il attendit une réponse, qui ne vint pas. Alors il repartit pour le campement. Quand il se mit à appeler les femmes, Cohen lui emboîta le pas, curieux de savoir ce qu’il avait à dire.
Une fois au milieu du cercle, le vieux chef fit mettre les prisonnières en file, pendant que le blessé s’adossait à une caravane, à l’écart.
Aggie ordonna aux captives de fermer les yeux puis se mit à prier de sa voix râpeuse, remerciant Dieu de leur avoir donné un endroit où vivre et aimer, où respirer et échapper au tonnerre. Merci, mon Dieu, de nous avoir installés en terrain élevé, de nous offrir de quoi remplir notre ventre et réchauffer nos mains, de nous protéger la nuit des loups qui errent en ce monde, prêts à déchirer la chair des malheureux sans défense. Merci de nous avoir envoyé ce bel enfant, d’avoir permis à notre famille de croître et multiplier, car nous voyons dans ce petit être le présent, l’avenir, l’éternité. Ce soleil est la réponse que Tu nous fais, la preuve de Ton amour et de Ton approbation. Nous sommes ici chez nous, Tes vents sont notre force, ne me laisse pas hésiter à abattre ceux qui se dressent contre Toi et moi. Je n’hésiterai pas.
Il faisait presque nuit, à cause de la grisaille omniprésente et menaçante. La pluie s’obstinait. Aggie repoussa son capuchon pour l’accueillir sur sa tête et son visage. Depuis le début de son prêche, il caressait la crosse du revolver coincé à sa ceinture. Son front se crispa, il leva le poing vers le ciel ruisselant, rejeta la tête en arrière, ferma les yeux et se laissa emporter. Sa main s’écarta de son arme, ses bras se tendirent devant lui. Son esprit l’avait ramené au passé — à la psalmodie rythmée, à l’orgue qui accompagnait ses mouvements souples, au serpent vivant entre ses mains, corps lisse venimeux entremêlé au sien, à la chaleur de l’église étouffante de la zone commerciale, à l’énergie des fidèles réunis devant lui, priant, chantant, parlant indistinctement. Il fit passer le reptile imaginaire d’un bras sur l’autre, puis sur ses épaules, le laissa descendre le long de son torse, le reprit entre ses mains sans jamais cesser de prier. Tu es le pouvoir et la gloire, cette terre T’appartient, force-les, force cette terre, délivre-nous, emporte l’impur, que ma force soit Ta force, nous vivrons sur cette terre, nous préserverons sa pureté, nous croîtrons et multiplierons avec les bêtes, nous créerons pour Toi les fils du tonnerre.
Un torrent ininterrompu charriait sa conviction, tandis que les muscles de sa nuque se crispaient, que ses mains et ses bras ondulaient — car il tordait le serpent telle une serviette mouillée —, que le besoin de tuer devenait impérieux, qu’il demandait la force et le châtiment de ceux qui doutaient de la voie, ma voie, Ta voie, Seigneur, si électrisé par sa puissance et son pouvoir qu’il ne vit pas la femme se précipiter sur lui et n’eut pas le temps d’échapper à l’emportement de la prière : déjà, il gisait sur le dos, bras et jambes plaqués à terre, son propre revolver pressé contre ses lèvres, baiser-morsure d’une maîtresse ardente. Le serpent s’était enfui.
22
Qu’allaient-elles faire de lui ? Elles n’y avaient pas réfléchi. Certaines voulaient l’abattre avec son arme, d’autres l’emprisonner et le laisser mourir de faim, d’autres encore le débarrasser de sa virilité, la jeter dans l’herbe aux vautours puis en faire autant du reste de sa personne, dès qu’il se serait vidé de son sang.
Cohen et Evan les avait aidées à le ligoter derrière une bétaillère, dans le pré. Les bras en croix, assis par terre, attaché par les poignets, les coudes, le cou et le torse. Elles prirent le bébé des bras d’Ava, qui se vit clairement donner le choix : mourir avec son mentor ou vivre avec elles. Elle décida de vivre. Deux d’entre elles se mirent aussitôt à fouiller dans les clés récupérées sur Aggie, trouvèrent celles d’une camionnette en état de fonctionnement et, sans un mot de plus, sans prendre ni vêtements de rechange ni nourriture ni eau, s’empressèrent de s’y installer. Le moteur toussa deux ou trois fois, mais finit par démarrer. Elles n’avaient pas encore fait demi-tour pour se diriger vers la route que trois ex-prisonnières supplémentaires les rejoignirent en courant et montèrent à l’arrière. Déjà, elles s’éloignaient.
Il restait quatre femmes, dont une enceinte et Mariposa, Evan et Brisco. Plus le bébé, qui n’avait pas encore un jour. Cohen se frotta la barbe en regardant autour de lui, s’agenouilla par terre puis examina les clés, à la recherche de celles de la Jeep. Quand il les eut trouvées, il se releva en les empochant, s'approcha d'Aggie, fouilla sa chemise et en sortit ses cigarettes et son briquet. La pluie tambourinait sur l’acier rouillé de la bétaillère un rythme irrégulier de blues ; on aurait dit une fin de soirée tardive, dans un bar de Royal Street.
« Tu pourrais être mon frère », dit Aggie d’un ton humble.
Cohen le regarda, secoua la tête et alluma une cigarette en la protégeant des éléments. Lorsqu’il rejoignit les autres, ils se tenaient tous par la main, disposés en cercle. La femme enceinte pleurait. Ils étaient mouillés, fatigués, mais apparemment, ils s’en fichaient. Apparemment, ils avaient admis qu’ils faisaient corps avec ce qui venait du ciel. Il chercha Mariposa du regard sans la trouver et s’éloigna, décidé à ne pas s’imposer quand ils évoquaient ce qu’ils avaient subi ensemble. C’était l’ancien mobil-home de Joe qui l’intéressait. Malgré son plancher jonché de vêtements, son comptoir couvert de bouteilles d’eau, de bière ou de whisky vides, son bol de mégots posé par terre, près du matelas. Cohen réussit à mettre la main sur un jean qui lui parut de la bonne taille, le jeta sur son épaule, quitta la caravane et gagna celle où Lorna avait accouché.
Sitôt la porte ouverte, l’odeur de la maladie et de la mort l’accueillit. Il fit un pas en arrière. Puis, malgré la quasi-obscurité, il passa la tête à l’intérieur et regarda la femme laquée de rouge, les jambes écartées et les bras disposés le long du corps, la tête penchée en avant et la bouche ouverte. Il la regarda, puis il entra et alla se poster au pied du lit.
Le plancher était couvert de sang séché. Le drap qui dissimulait les jambes de Lorna lui collait à la peau. Ses seins nus étaient barbouillés de pourpre, ses mains figées à ses côtés, sans jamais avoir tenu son enfant. Le moment repassait dans l’esprit de Cohen comme un rêve épouvantable. Il secoua la tête pour s’en débarrasser puis examina ce qui l’entourait, à la recherche de la sacoche noire. Ouverte, posée près du lit sur une petite table, avec une pile de serviettes et une bonbonne d’eau. À l’intérieur se trouvaient l’aérosol et la gaze dont Aggie s’était servi sur Cohen. Il ôta son pantalon, se débarrassa de ses pansements, se lava la jambe puis aspergea ses croûtes de produit, avant de s’entourer la cuisse d’un nouveau bandage. Enfin, satisfait du travail, il enfila le jean de Joe puis considéra le corps, une fois de plus. Lorna avait presque l’air d’appartenir à un autre monde. On aurait dit une apparition, une messagère des enfers censée servir d’avertissement.
La tête basse, il marmonna une phrase inachevée. Tendit l’oreille à la pluie. Un coup de tonnerre gigantesque résonna dans la nuit. Cohen se demanda s’il était en deuil d’une part de lui-même. Ou s’il avait au contraire trouvé des raisons d’espérer.
Lorsqu’il ressortit, les autres avaient rompu le cercle et entrepris de piller les remorques que leurs geôliers leur avaient toujours interdites. Tous, sauf Mariposa. Seule au milieu du campement, elle le regardait, comme si elle l’attendait.