Ils s’étaient installés en terrasse devant le Palazzo Soranzo. Elisa, les pieds sur une chaise libre, la coupure au-dessus de son œil dissimulée par un pansement, Cohen, bien calé contre son dossier, les mains derrière la tête. Deux carafes, l’une d’eau, l’autre de vin rouge, étaient posées sur leur table. De l’autre côté de la piazza animée, des musiciens sortirent leurs instruments de leurs grands étuis noirs et leurs partitions de leurs grandes chemises noires puis se mirent à l’aise sur leurs chaises. Les gradins de la scène étaient manifestement destinés à un chœur, car des dizaines d’enfants en robe blanche grouillaient aux alentours de l’orchestre et au centre de la place.
« Ils feraient mieux de se dépêcher, dit Cohen en regardant le ciel gris.
— J’espère que le temps va se maintenir, répondit Elisa. J’aimerais bien les écouter. »
Il s’empara du pichet de vin pour remplir leurs verres.
Les musiciens s’échauffaient, à présent : les violons, les timbales à la pulsation lourde, les clarinettes au chant aigu, les harpes bourdonnantes, les hautbois frissonnants. Les enfants en robe migraient peu à peu vers l’arrière de la scène, comme si les instruments sonnaient l’alarme. Une femme en robe rouge sans manches les rassembla dans un coin, puis un homme en costume gris passa devant l’orchestre en montrant bien à tout le monde qu’il levait trois doigts.
« C’est bizarre, reprit Elisa, je viens de penser à quelque chose que j’avais complètement oublié. »
Cohen prit son verre de vin en lui demandant de quoi il s’agissait.
« D’un livre que j’ai lu au lycée. La Mort à Venise. Tu l’as lu, toi ?
— Peut-être, mais je ne m’en souviens pas.
— C’est que tu ne l’as pas lu. Autrement, tu t’en souviendrais. Surtout ici. Je n’arrive pas à croire que je vienne juste d’y penser.
— De quoi ça parle ? D’un double meurtre ? »
— Non », dit-elle d’un ton inexpressif, les yeux fixés sur les enfants, de l’autre côté de la place. « C’est l’histoire d’un vieil homme. Un artiste. Un écrivain, peut-être. Enfin, bref, il décide d’aller en vacances à Venise, et là, il croise un gamin, un très bel adolescent, et il en tombe amoureux. Raide dingue. Il en devient complètement obsédé.
— Le vieux pervers, commenta Cohen en sirotant son vin.
— Non, justement. » Elisa se détourna des enfants pour le regarder, lui. « Ce n’est pas un vieux pervers. Ça en a tout l’air, au début, mais si on va plus loin, on comprend qu’il pense à ce garçon comme à une œuvre d’art, une sculpture, par exemple. Il me semble me rappeler qu’il le compare à une statue grecque. Au début. C’est un artiste qui voit ce jeune à travers le prisme de l’art. Mais après, il se met à le suivre et il perd un peu les pédales. Il espionne l’adolescent. Il le suit aux alentours de l’hôtel, en ville, sur la plage. Partout. Je crois qu’il essaie même de s’en aller, à un moment, mais qu’il n’y arrive pas. »
Le bruit des instruments qu’on accordait s’apaisait. Les enfants, réunis un peu plus tôt en un groupe compact, se tenaient maintenant en rangs derrière la scène, les bras ballants. La femme en robe rouge, elle, examinait un à un les quatre micros disposés sur scène, au premier plan, pour vérifier qu’ils étaient allumés.
« Et le gamin, qu’est-ce qu’il fait ? » demanda Cohen.
Elisa haussa les épaules.
« Rien. Il s’aperçoit bien que le vieux monsieur le suit, mais ça n’a pas l’air de le tracasser. Il a une gouvernante, une sorte de domestique, qui s’en aperçoit aussi, mais personne ne dit ni ne fait rien. C’est très étrange. Le vieil artiste aime ce garçon, il me semble, mais ça n’a rien de sexuel ni de déviant. Il l’aime, c’est tout. Enfin, c’est comme ça que je l’ai perçu. »
Elle prit son verre mais, au lieu de le porter à ses lèvres, se contenta de le lever pour regarder tournoyer son contenu, avant de le reposer sur la table.
« Comment ça se finit ? » s’enquit Cohen.
Elle secoua la tête.
« C’est ce que j’ai trouvé le plus bizarre. Le vieux monsieur s’aperçoit qu’une épidémie sévit à Venise, mais que personne n’en parle pour éviter de faire peur aux touristes, qui risqueraient de s’enfuir. L’adolescent et sa famille sont descendus dans le même hôtel que lui, il aime cet adolescent, je l’ai déjà dit, mais quand il apprend ce qu’il en est de l’épidémie, il ne prévient pas les autres étrangers. Il ne prend absolument aucune mesure pour protéger ce garçon, alors que la maladie a déjà fait des morts.
— Et lui, il s’en va ?
— Non. Il reste. La famille finit par décider de partir, mais il continue à l’espionner. Jusqu’au moment où il meurt dans son fauteuil, sur la plage. Il a été contaminé, je suppose, mais on n’en est jamais vraiment sûr. »
Cohen termina son vin puis se resservit. De l’autre côté de la place, l’orchestre avait fait silence. Enfin, il se mit à jouer.
« Je ne suis pas convaincu qu’il aime ce garçon, déclara Cohen. S’il l’aimait, il préviendrait les parents. » Elisa reprit son verre et, cette fois, le vida, manifestement incertaine. « Et puis, au fond, on peut dire qu’il se tue, non ? »
Elle reposa son verre et y vida le reste du pichet. La musique résonnait sur la place, dans les rues et les venelles, contre les bâtiments de pierre millénaires et sous les voûtes des colonnades.
« Je crois qu’il est disposé à mourir pour cet adolescent et qu’il oublie tout le reste », dit enfin la jeune femme. Elle regarda de l’autre côté de la piazza puis leva les yeux au ciel, comme si elle y cherchait la musique. « Je crois qu’il ne distingue pas le bien du mal. Ce n’est pas qu’il s’en fiche. C’est juste qu’il a perdu le contact avec ce genre de choses. »
Cohen la regardait, elle. Il regardait sa tête et son cœur œuvrer de concert. Voilà pourquoi il l’avait toujours aimée. Elle avait arboré la même expression bien des fois, installée sur la plage, les yeux perdus au loin sur l’océan.
« Ça a l’air passionnant », dit-il.
L’orchestre jouait. Les enfants en blanc s’installaient sur les gradins. La femme en rouge se postait sur scène, au premier plan, le dos tourné aux musiciens, les mains jointes devant elle. Les gens dispersés sur la piazza et dans les rues alentour se rapprochaient, comme tirés par des ficelles invisibles. Une fois les enfants en place, la femme leva les bras, se figea puis les rabaissa lentement. Les voix angéliques du chœur se déployèrent avec douceur.
35
Le froid le saisit, mais il s’y habitua d’autant mieux que le réchaud améliorait peu à peu les choses. Il commença par nettoyer les blessures de sa cuisse, teintant de rose l’eau du bain. Puis, ses plaies propres, il se leva, vida et remplit de nouveau la baignoire. Enfin, il se rassit, les yeux rivés au mur, en se demandant comment récupérer la Jeep.
Le groupe ne se trouvait qu’à une trentaine de kilomètres, maximum, du centre commercial. Les yeux clos, Cohen se laissa couler sous l’eau. Aussi froide, aussi rafraîchissante que lors du premier plongeon de printemps dans le golfe. Trente kilomètres. Ça n’avait l’air de rien, surtout si le temps s’arrangeait un peu. Il retint son souffle le plus longtemps possible avant de remonter à la surface, haletant, en s’essuyant le visage. Quand il rouvrit les yeux, elle était là, sa bougie tendue en avant, à croire qu’elle venait veiller un mort. Plus de pardessus, plus de chemise en flanelle, juste un tee-shirt trop grand et un jean, dont sortaient ses pieds nus. Son ombre se découpait sur le mur, derrière elle, jusqu’au plafond.