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Les autres avaient raison, elle ne s’était manifestement pas baignée. Elle le regardait, figée. Il s’assit très droit et baissa les yeux vers le bain. Elle s’approcha de la lanterne et l’éteignit.

Il se laissa à nouveau glisser sous la surface, flotter entre deux eaux. Les images de la Jeep, de la tempête, de ses blessures s’effacèrent, tandis que son esprit errant s’aventurait dans un désert. Cette fois, quand il émergea, elle avait posé ses vêtements et sa bougie à ses pieds. Elle se tenait immobile, les bras le long du corps. Une broussaille sombre aux aisselles et à l’entrejambe. Les cheveux noirs onduleux tombant sur la poitrine jusqu’au ventre, embrasses de soie d’un rideau de velours qu’il suffisait de soulever pour accéder à une pièce secrète. Le martèlement de la pluie sur le toit, sur la terre, la lumière de la bougie, faible mais pure. Elle vint à lui, qui resta assis, les bras sur le bord de la baignoire. Elle lui passa le bout des doigts sur le dos de la main sans qu’il lève les yeux, rivés à ses hanches. Elle enjamba le bord de la baignoire et s’installa contre lui, entre ses jambes, elle se laissa aller contre lui, la bouche près de la sienne. Il aspira son odeur pendant qu’elle attendait de voir s’il allait venir à elle.

Il ne bougea pas. Trahison, espoir, peur, amour, souffrance, hier, aujourd’hui, demain se tordaient dans son esprit, nid de serpents se mordant les uns les autres dans leur lutte pour la suprématie.

Elle baissa la tête, le visage pressé contre sa poitrine, plongea les bras dans l’eau et les noua dans son dos, puis elle resta immobile. Il faisait nuit noire, ils étaient au beau milieu de nulle part, la pluie ne voulait pas s’arrêter, et le bébé pleurait sans interruption au rez-de-chaussée. Il lui avait fallu un moment pour s’acclimater, mais il avait apparemment décidé de rager contre ce monde de toute sa faible voix coléreuse, d’une impuissance universelle face à la mainmise de la nature.

Un filet d’eau se mit à couler du plafond dans un coin de la salle de bains, tapotement rythmique qui semblait préparer l’arrivée des instruments à cordes. Une, deux, trois, plic. Une, deux, trois, plic. La pluie, le tonnerre, le bébé hurlant, une, deux, trois, plic, la douce lumière ambrée, les ombres étirées et cette femme, cette fille, cet être humain face à lui. Près de lui. Aussi près que possible. La tête contre sa poitrine, les bras autour de son torse, deux corps réunis dans l’eau fraîche. Alors il retira les mains du bord de la baignoire et les laissa glisser jusqu’au creux féminin des reins. Elle releva la tête. Il sentit une langue lui caresser la nuque et expira lentement, comme s’il laissait des années de solitude s’écouler de lui, ne serait-ce qu’un instant.

36

Le bébé passa toute la nuit à pleurer, sans jamais vouloir de son biberon, en vomissant par moments un liquide épais et collant. Il ne dormait que par demi-heures, le front, les bras et le ventre aussi brûlants que des cailloux en plein soleil. Les planches ne manquaient pas pour entretenir le feu, mais aux premières vagues lueurs de l’aube, ils étaient tous réunis à la cuisine, à regarder la tempête se déchaîner. Elle n’avait fait que croître pendant la nuit, tant et si bien que la vieille maison avait plus d’une fois craqué et oscillé comme aucune maison n’aurait dû le faire. Maintenant qu’ils étaient tous rassemblés, au petit jour, le vent soufflait violemment. Un craquement leur apprit que du bois se brisait, quelque part, puis un grincement prolongé suivit.

« Ça ne va jamais se calmer, souffla Evan.

— Le petit a un problème », dit Nadine, qui avait passé la majeure partie de la nuit le bébé dans les bras. La tête minuscule était humide de sueur. « Moi, je dis tant pis, on y va. Si on essaie d’attendre que ça se tasse, on risque d’en avoir pour deux semaines.

— On ne peut pas partir par ce temps », répondit Cohen. Un nouveau craquement résonna, quelque part dans la maison. « Mais je ne suis pas sûr qu’on ait le choix.

— Il faut emmener le bébé chez un médecin, intervint Kris. On ne peut pas le laisser mourir ici.

— Regardez-le », renchérit Nadine, avant de le montrer à la ronde comme si les autres ne l’avaient jamais vu.

Traits tirés, crâne mouillé, lèvres sèches, cris haletants.

Mariposa s’approcha pour toucher le front du nouveau-né puis se tourna vers Cohen en hochant la tête.

« Bon. Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Evan.

— Nadine a raison, répondit Cohen. Dieu sait combien de temps ça va durer.

— Les hurlements ou la tempête ?

— Les deux.

— C’est quoi le pire, à ton avis ?

— Je ne sais plus.

— Oh, putain, reprit Nadine. On n’est en sécurité nulle part, dans ce monde de merde.

— Hé, protesta Evan d’un ton sec en montrant Brisco.

— Je ne peux pas m’en empêcher, bordel.

— Pas le mot en P, nom de Dieu.

— Tu sais quel chemin prendre ? demanda Mariposa à Cohen en le rejoignant.

— Plus ou moins. Comme hier. Charlie se débrouillait toujours, avec son gros camion. Ça veut dire qu’il y a une route praticable, quelque part. Il suffit de la trouver.

— Sans doute la 29, intervint Evan. Si on arrive à y retourner.

— On y arrivera, répondit Cohen. Seulement ça dépend de ce qu’on veut faire.

— Il faut y aller, insista Nadine. Pas question de le laisser mourir, après la manière dont Lorna en a bavé pour l’avoir.

— Je suis d’accord, renchérit Kris. Je ne suis pas une pro des bébés, mais on ne sait pas à combien est montée la fièvre, et il n’arrête pas de vomir alors qu’il n’a rien dans le ventre. La dernière fois, c’était même rose.

— Par ce temps, on risque sans doute moins de tomber sur quelqu’un d’autre, ajouta Evan.

— Tant mieux, dit Cohen.

— Je suis d’accord, déclara Mariposa. On peut attendre je ne sais combien de temps ici, mais je ne crois pas que le bébé tiendrait. Personne n’y croit.

— On y va, alors, conclut Nadine.

— Bon, acquiesça Cohen. Tu viens, Evan ? On va charger ce qu’on pourra.

— Dépêchez-vous », ordonna Nadine, avant de se mettre à tourner en rond avec le nourrisson.

Cohen et Evan entreprirent de rassembler les conserves, les lanternes, les sacs de couvertures et de vêtements. Mariposa les aida à entasser le tout près de la porte de service, ils foncèrent dans la tempête charger la camionnette, puis elle sortit leur donner un coup de main pour remettre la bâche en place.

Quand ils rentrèrent tous les trois en courant, le vent claqua la porte dans leur dos. Le nourrisson hurlait, Nadine faisait les cent pas en essayant de lui donner le biberon, mais il n’en voulait pas.

Cohen ramassa le fusil, la boîte de munitions, et tendit le tout à Evan.

« Tu laisses Nadine conduire, Kris se met au milieu avec le bébé et Brisco, et toi, tu prends la place contre la portière. Si jamais on croise quelqu’un, montre-lui bien ce que tu tiens. »

Il pleuvait si fort et le vent était si violent qu’ils en étaient parfois réduits à se garer au bord de la route et à attendre. Les accalmies leur avaient permis de partir à l’est puis de remonter vers le nord sur la 29, mais ils avançaient au pas à travers les bourgades dévastées, maisons et magasins réunis autour des carrefours ou des places ponctuant la grand-route. Il leur fallut près d’une heure pour parcourir les quelques kilomètres qui les séparaient de la 98, une quatre-voies est-ouest. À moins de vingt-cinq kilomètres à l’est se trouvait Hattiesburg, ancienne ville universitaire renommée, agrandie à coups de subdivisions, de centres commerciaux et de multiplexes. La 98 représentait en la traversant le chemin le plus direct jusqu’à la Limite, mais un endroit pareil offrait de telles possibilités de cachettes que c’était sans doute aussi l’option la plus dangereuse. Voilà de quoi le groupe discutait à un stop, par les vitres ouvertes.