Выбрать главу

Le bâtiment avait servi de poste de contrôle à Charlie et à ses hommes aussi longtemps qu’ils avaient circulé avec le camion. Quelques chaises pliantes, deux paillasses, des bouteilles de bière et d’alcool vides, point final. Un parquet gondolé et une salle de bains fonctionnelle — à l’occasion.

Charlie se leva de sa chaise et se tourna vers l’occupant de la couchette. Il y reposait depuis deux jours, au cours desquels il s’était lentement vidé de son sang. Plus lentement que son patron ne l’aurait voulu. Le type était juste resté là à agoniser, blessé aux reins et à l’épaule. Son infirmier lui avait promis de trouver de l’aide, mais ils savaient l’un comme l’autre qu’il n’y avait tout simplement aucune aide disponible dans le coin. Le premier jour, Charlie avait aussi essayé de soutenir le malheureux en lui faisant miroiter le fric qui attendait, à portée de main. Il ne restait plus personne d’autre avec qui le partager, maintenant. Je n’y peux rien, ils sont arrivés de partout, pire que des mouches. Ils nous attendaient, c’est sûr. Le tractopelle nous mènera à la terre promise. Cinq minutes plus tard, ils nous auraient ratés. Un dernier essai.

À part ça, Charlie avait passé son temps assis à la fenêtre, à regarder la tempête en se demandant comment retourner creuser sans ses troupes. Il avait bien pensé à Cohen, mais c’était une cause perdue. Il avait bien pensé à recruter parmi la faune de la place, mais autant se couper la gorge lui-même et éviter à ces mecs la peine de le faire. Il avait déjà trop travaillé, trop cherché. Pas question de se laisser battre par des charognards.

Il était encore assis à la fenêtre quand le visiteur reparut sur le trottoir puis s’éloigna, s’arrêtant çà et là pour parler à diverses personnes. Charlie s’était toujours interrogé — et s’interrogeait toujours — sur Cohen. Pourquoi un type pareil restait-il sous la Limite, alors qu’il n’y était pas obligé ? Ça n’avait aucun sens. Chaque fois qu’ils se voyaient, Charlie cherchait à convaincre Cohen de se laisser embaucher : tant qu’à traîner dans le coin, autant gagner un peu d’argent ; autant être le roi ; ça ne rime à rien de vivre sa vie la tête dans le sable, en attendant de sauter sur une mine ; même ton père était capable de gagner son fric, bordel.

Au début, le vieux briscard avait trouvé le refus du jeunot déconcertant, mais il avait fini par s’y habituer. C’était devenu la routine, un élément constitutif de ses voyages sous la Limite, des passages de Cohen sur le parking du Grand Casino, de ses achats mûrement pesés, de la manière dont il les payait. Le gros pourboire subséquent mettait en général le point final à une conversation dont Charlie ressortait ravi, indifférent au bien-être du visiteur. Il suffisait que Cohen lui donne un billet de cent dollars, en disant Tu n’as qu’à garder la monnaie, pour couper court aux questions sur son comportement — allez, à la prochaine.

Il me donnait toujours un billet de cent dollars. En me disant de garder la monnaie.

Charlie se leva. Sur le trottoir, en contrebas, Cohen était sorti de son champ de vision.

Il me donnait toujours un billet de cent dollars. Il se moquait du tractopelle. Du prétendu argent, des cartes au trésor, des idiots qui creusaient des trous au hasard sous les ouragans. Aller se faire tirer comme un lapin pour quelque chose qui n’existe pas… Franchement, il faut être malade. Ils peuvent tous dire ce qu’ils veulent, il n’y a pas de coffres enterrés sur une plage ou près d’un casino. Tu ferais mieux de t’en tenir à ton commerce, au lieu d’esquiver les balles sur ton tractopelle, c’est moi qui te le dis.

Encore et encore et encore. Il répétait toujours la même chose, et il me donnait toujours un billet de cent dollars.

Charlie descendit l’étroit escalier à toute allure et se précipita dans la rue. Il repéra Cohen sur la place, à l’opposé de la cafétéria, où il se rendit en courant pour arriver le premier. À peine entré, il demanda à la cuisinière si Big Jim était là. Elle répondit que oui, il venait juste d’arriver.

« Où est-il ? » s’enquit Charlie.

La Noire lui montra la porte battante de la réserve, où il s’engouffra après avoir contourné les tables à toute vitesse. Le maître des lieux ouvrait au cutter une grande boîte rectangulaire, sa queue de billard écourtée posée près de sa chaise.

« Salut, Charlie. D’où est-ce que tu sors ? demanda-t-il en relevant les yeux.

— J’ai pas le temps de papoter. Ce mec, là, Cohen, il te paye comment ?

— Avec de l’argent. »

Big Jim écarta les rabats du carton et entreprit d’en tirer des piles de gobelets en plastique.

« Des billets de cent ? » Un hochement de tête répondit à la question. « Montre-les-moi.

— Pas question. De toute manière, je les ai déjà dépensés.

— Tu n’as rien dépensé du tout. Tu les as planqués quelque part, et je veux les voir.

— Tu ne verras ni mon fric ni l’endroit où je le planque.

— Oh, si. Ou tu me le montres, ou je ne t’apporterai plus jamais rien, je ne te livrerai plus jamais rien, je n’emmènerai plus rien ni personne nulle part pour toi. Ou tu me montres ces billets, ou le grand Charlie ne fera plus jamais étape ici. »

Big Jim souffla, rejeta les gobelets dans leur emballage et se leva.

« Je me demande bien ce que ça va y changer. Allez, viens. »

Charlie le suivit jusqu’au fond de la réserve en contournant boîtes et étagères. Le colosse poussa une pile de cartons, s’agenouilla puis ôta un des carreaux du sol. Un petit coffre-fort apparut, dont il tourna deux fois la molette. La porte blindée s’ouvrit sur une enveloppe froissée, qu’il sortit avant d’en tirer une liasse de billets. Des coupures de cinquante ou de cent dollars. Il tendit au curieux les deux du dessus.

Charlie les lissa du plat de la main. Malgré leur papier gondolé par l’humidité, elles étaient étonnamment impeccables.

« Ah, l’enfoiré ! »

42

Charlie regardait autour de lui sur le trottoir. Cohen, qui approchait, lui fit signe pendant qu’il allumait une cigarette.

« Tu es exactement l’homme qu’il me faut, annonça Cohen en arrivant.

— Ah, bon ? J’allais dire la même chose. Viens donc à l’intérieur. »

Lorsque les deux hommes pénétrèrent dans la cafétéria, ils s’aperçurent que Mariposa occupait un des box. Ils la rejoignirent, et Cohen prit place à côté d’elle tandis que Charlie restait debout.

« Elle est avec toi, maintenant ? » demanda-t-il. Son interlocuteur acquiesça. « Tu en es sûr ?

— Tu ne veux pas t’asseoir ? »

Il se glissa de l’autre côté de la table.

« J’ai besoin d’essence, reprit Cohen. Tu en as ? » Charlie parcourut la salle des yeux puis porta sa cigarette à sa bouche. « Charlie ? »

Il aspira une longue bouffée de fumée, avant de fixer son vis-à-vis d’un air avisé.

« J’ai des nouvelles. »

Cohen regarda Mariposa, puis Charlie.

« À quel sujet ?

— Au sujet de la chasse aux sorcières dont je m’occupe depuis une éternité.

— Tu veux dire : la chasse au trésor ?

— Appelle-la comme tu voudras.

— Laisse-moi deviner. » Cohen sourit. « Tu connais quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un.

— Mieux que ça. » Charlie s’octroya une nouvelle bouffée de fumée puis sourit à son tour — un sourire narquois. « Je connais le quelqu’un. »

Cohen lui demanda une cigarette, l’alluma, regarda dehors par la vitrine puis le considéra, une fois de plus.