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Elle l’entraîna sous le couvert, enjambant, contournant, esquivant ce qui restait des peupliers, des chênes et des pins. Comme il lui laissait sept ou huit mètres d’avance, elle se retournait souvent pour vérifier qu’il était toujours là. Cette promenade dura une demi-heure, pendant laquelle Cohen se demanda plusieurs fois s’il n’allait pas faire demi-tour, mais elle savait manifestement où elle allait.

Et puis ils tombèrent sur le corps. Havane s’arrêta, se pencha, le poussa du nez. Aucune réaction. Trois grosses taches rouges maculaient le dos de sa chemise, centrées sur trois petits trous. Il gisait face contre terre dans les feuilles mortes et la boue, un bras coincé sous lui, l’autre tendu en avant, les jambes croisées. Cohen s’agenouilla pour fouiller ses poches arrière — vides — puis le fit rouler sur le flanc pour en faire autant des poches avant : un Zippo en argent et un jeu de clés. En se relevant, il regarda autour de lui, à la recherche d’un pistolet, d’un fusil ou de n’importe quoi qui puisse lui être utile — rien. Havane poussa à nouveau le corps du nez, Cohen tapota le cou de la jument et lui présenta ses excuses, persuadé que voilà, c’était fini, elle allait maintenant le suivre, mais elle se remit en route après une dernière poussée.

Il faisait très gris, le vent soufflait, il ne devait guère rester que trois heures de jour. L’instinct murmurait à Cohen de ne pas la suivre, mais il la suivit néanmoins.

Les arbres finirent par s’espacer, car ils atteignaient une clairière qui devait bien se trouver à sept ou huit kilomètres de chez lui. Après s’être désaltérée dans une flaque marronnasse du terrain marécageux, la jument regarda autour d’elle puis repartit en longeant la trouée, pataugeant sans hâte dans la boue et l’eau de pluie. Cohen se demandait combien de temps allait durer ce petit jeu et commençait à regretter d’être allé aussi loin, quand il s’aperçut que la lisière du bois décrivait un peu plus loin une courbe vers l’est. Passé cette courbe, une longue barrière en bois blanc apparut. Couchée par endroits, mais si démesurée qu’il n’en vit pas aussitôt l’extrémité. Havane s’en approcha, et la maison finit par apparaître, elle aussi.

Il voulait que la jument s’arrête, il lui cria de s’arrêter, mais elle n’en fit rien, même quand il regagna le couvert. Au contraire, elle continua tranquillement sa route dans le pré, pendant qu’il la suivait enfin en examinant les lieux. Une maison de style espagnol à un étage, couleur terre cuite, aux fenêtres et aux portes voûtées. L’étage entièrement ceint d’un balcon. Le toit intact, à part une ou deux tuiles manquantes, çà et là, telles des dents tombées. Un patio à l’arrière, y compris une piscine. La demeure occupait apparemment le centre de la propriété, car la barrière blanche l’entourait de toutes parts, à plus de cent mètres. Un pick-up et une remorque pour chevaux étaient garés dans l’herbe au-delà. Cohen se demanda pourquoi il ne connaissait pas cet endroit, mais la question ne le préoccupa qu’un instant, car deux 4 × 4 apparurent au coin de la maison. Il attrapa les rênes de Havane pour l’arrêter puis l’entraîna sous le couvert en lui chuchotant à l’oreille sans qu’elle résiste.

Les 4 × 4 se rapprochèrent du pick-up et de la remorque, les dépassèrent et s’arrêtèrent juste derrière la barrière. Chacun des deux véhicules cracha cinq hommes, qui en ouvrirent les portières arrière, attrapèrent des pelles, enfilèrent des gants, allèrent se poster devant les piquets de la clôture et se mirent à creuser.

Cohen les regardait faire en caressant le cou de Havane. Il les regarda faire une heure, pendant laquelle les dix hommes changèrent régulièrement d’endroit, passant méthodiquement d’un piquet à un autre avant de se remettre à creuser. Le soir n’allait pas tarder à tomber, et la jument commençait à s’agiter ; les inconnus se concentraient sur leur travail, et leurs observateurs se trouvaient sous le couvert, loin de la propriété : Cohen en déduisit qu’il pouvait se déplacer sans risque en entraînant Havane par les rênes. Cette fois, elle le suivit de bon gré.

Ils parcoururent près de deux kilomètres le long de la lisière, puis dans la forêt. Le jour se mourait quand il s’arrêta et fit observer à la bête qu’il serait peut-être un peu plus facile de faire ça à l’ancienne. Comme elle restait d’un calme parfait, il mit le pied à l’étrier puis s’installa en selle pour rentrer chez lui.

Le lendemain, aux premières lueurs de l’aube, il était de retour là-bas.

Équipé, cette fois, de son fusil de chasse, d’une pelle et d’une paire de gants. Quand il arriva avec Havane, les 4 × 4 et le pick-up avaient disparu. La remorque, en revanche, n’avait pas bougé du pré.

Cohen attendit à l’orée du bois puis, persuadé que la maison était déserte, gagna à cheval la portion de barrière où creusaient les inconnus au moment de son départ, la veille. Longer la propriété lui permit de constater que la plupart des piquets de la limite sud marquaient à présent l’emplacement d’un trou d’un mètre de large sur un mètre de profondeur.

Il mit pied à terre, attacha Havane à un morceau de barrière intact puis, sans savoir pourquoi, se mit à creuser. La longue série comportait cinq excavations supplémentaires quand il s’arrêta, le dos douloureux, les mains meurtries. La matinée était déjà bien avancée. L’impression que les hommes en 4 × 4 allaient revenir et qu’il devait partir le taraudait. Alors il fila.

Le lendemain, il revint avant le lever du jour. Les trous se succédaient maintenant tout le long de la propriété, côté sud, et au pied d’une dizaine de piquets, côté ouest.

Il descendit de cheval, attacha Havane et se mit au travail. L’aube le trouva en train de creuser, puis la pluie s’invita, et il renonça. Sur le chemin du retour, il expliqua à sa monture qu’il n’avait aucune idée de ce qui se passait, mais que c’était fini, il en avait marre. Mon dos me fait un mal de chien.

Le lendemain, il y retourna. Sous un léger crachin qui le rendit nerveux, car si les 4 × 4 arrivaient, il ne les entendrait pas d’aussi loin. Havane n’avait pas l’air contente de prendre la pluie, elle non plus. Elle faisait preuve d’une agitation inhabituelle, levant les sabots avant de frapper brusquement la terre mouillée. Une heure après l’aube, trempé et endolori, il se sentait un peu idiot.

Ce fut alors que sa pelle frappa quelque chose. À soixante, soixante-dix centimètres de profondeur. Quelque chose de robuste, de solide. Cohen se mit à creuser deux fois plus vite, emporté par l’imagination et l’adrénaline, comme si on venait de le brancher sur une prise. Quelques minutes plus tard, il avait dégagé un coffre. Un coffre imposant, plus gros qu’aucun des innombrables trous. Il le nettoya vaguement, sans chercher à le sortir de terre, puis s’allongea dessus. Le couvercle était aussi long que lui, et il devait mettre les bras en croix pour en embrasser toute la largeur. Il se releva, s’y percha puis s’accorda quelques secondes de réflexion. L’énorme malle était fermée à clé et cadenassée ; il ne voulait pas se servir du fusil, à cause du bruit, mais il allait y être obligé. Quand il tira, serrure et cadenas explosèrent. Havane se cabra en hennissant. Il jeta son arme par terre, bondit du coffre, s’agenouilla au bord du trou puis y plongea les bras pour soulever le vaste couvercle.

Sa découverte le déconcerta complètement. Il regarda autour de lui, comme s’il se croyait dans une émission de caméra cachée et que des plaisantins allaient sortir de nulle part en poussant des rires hystériques. Des piles et des piles et des piles. Propres et pimpants. Lisses et craquants. Si parfaits qu’on aurait dit des faux.

Cohen en fourra le plus possible dans la sacoche de Havane, avant d’en remplir les poches de son manteau, son pantalon, ses bottes, tout ce qu’il lui était possible de bourrer. Enfin, il se remit en selle, lança la jument au galop dans le pré puis lui fit traverser au plus vite le puzzle d’arbres et de branches tombés qui le séparait de chez lui. Sitôt arrivé, il bondit à terre, emporta la sacoche à l’intérieur, la vida, se débarrassa de son propre chargement, ressortit en courant, remonta à cheval et repartit à toute allure. À midi, il avait fait deux allers-retours supplémentaires. La pluie tombait dru, Havane commençait à fatiguer, mais le coffre était encore plus qu’à moitié plein.