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Charlie l’entraînait en des lieux qu’il ne connaissait pas. Si le vieil homme finissait par le libérer, il ne retrouverait peut-être pas son chemin dans cette tempête. Partout ou presque, les fossés débordaient jusque sur la chaussée, les ruisseaux gonflés engloutissaient les ponts, de vastes étendues d’eau recouvraient le paysage — mais Charlie réussissait à les contourner. Cohen fumait cigarette sur cigarette. Les phares et les essuie-glaces du pick-up n’étaient pas taillés pour un combat aussi ardent. Les bourrasques balançaient si fort la remorque du camion que Charlie s’arrêtait parfois, avant de repartir sans que Cohen comprenne pourquoi, puisque le vent et la pluie féroces ne s’adoucissaient jamais.

Il ignorait totalement où ils se trouvaient. Il n’était même pas sûr de la direction qu’ils suivaient, nord ou sud, est ou ouest. Son angoisse était telle qu’il donna un coup de tête dans le volant, puis dans la vitre de la portière, qu’il se tira la barbe, puis les cheveux, qu’il se serra la poitrine de sa main crispée. En continuant à enchaîner les cigarettes dans une solitude terrible. Quand le camion s’arrêta, une fois de plus, il laissa tomber sa tête sur le volant et se mit à pleurer. Il regrettait de ne pas avoir mené une vie meilleure, qui lui aurait permis d’en appeler à la providence pour le guider en espérant vaguement obtenir une réponse. À un moment, il avait plus ou moins cru qu’une accalmie finirait par leur faciliter les choses, mais il n’y aurait pas d’accalmie. Il n’y aurait jamais plus rien de tel.

Dans les rêves de Mariposa, il s’en allait et ne revenait pas. L’idée l’avait amusé dans leur chambre, bien au sec, alors que sa disparition lui semblait à présent fort possible. Il pensait aussi aux deux frères, à la situation dramatique dans laquelle il les avait laissés. Quand le désespoir les pousserait-il à tenter n’importe quoi ? Peut-être était-ce déjà fait. Il aurait dû leur dire de partir dans le 4 × 4 noir, avec les deux femmes et le bébé. Mais il n’y avait pas pensé sur le coup, bordel.

Il aurait voulu tout savoir. L’heure. Où il était. Quand la tempête s’épuiserait. Si la Jeep était encore là, ou si quelqu’un l’avait trouvée — avant de découvrir les loquets dissimulés sous la banquette arrière, de les faire jouer, de soulever le siège et de toucher le jackpot. Si la nuit s’achèverait jamais. Si le vent les emporterait. S’ils se noieraient. Si quelqu’un les abattrait. Il en était réduit aux questions.

Sa dernière cigarette terminée, l’ouragan se déchaînait toujours. Ils continuaient leur route, bêtes aquatiques regagnant patiemment l’océan violent dont elles étaient issues. Une heure supplémentaire de tours et de détours incessants. Une heure supplémentaire à errer au hasard, dans un paysage nocturne dévasté. Une route guère plus large que le semi-remorque, dont les feux de stop s’allumèrent, puis qui s’arrêta. Encore un cul-de-sac. Le clignotement des feux de détresse indiqua à Cohen qu’il devait aller voir les autres, car une décision s’imposait.

Une âpre lutte contre les éléments lui permit de gagner la cabine et d’en ouvrir la portière, puis Mariposa l’attrapa par les épaules et le tira en avant. Il tomba sur ses genoux avant de réussir à s’asseoir à côté d’elle, pendant qu’elle se décalait vers le milieu de la banquette.

« Je t’avais bien dit que c’était faisable, lança le vieil homme.

— Ça va ? » demanda Mariposa à Cohen, cramponnée à son bras.

« Ce n’est pas possible, on n’y arrivera jamais, protesta-t-il en reprenant son souffle et en se redressant. C’est tout juste si on tient debout, là-dehors.

— On se débrouillera », affirma Charlie, le pistolet dans une main, la flasque dans l’autre.

« Nom de Dieu. Tu picoles depuis le début ?

— Depuis le début, acquiesça la jeune fille.

— C’est n’importe quoi.

— Non, pas tout à fait, répondit Charlie. Il y a encore un petit bout de chemin. »

Une bourrasque secoua le semi-remorque. Mariposa se cramponna des deux mains au bras de Cohen.

« Il faut attendre que le vent tombe », dit-il.

La pluie bombardait le pare-brise et les phares ne servaient presque à rien. Quelque chose de volumineux heurta le flanc de la remorque, les faisant tous sursauter.

« Il suffit de passer de l’autre côté. Après, c’est les doigts dans le nez, affirma Charlie. On prend à gauche dans un kilomètre et demi, et il ne reste plus que trois ou quatre bornes jusqu’à la 49. »

Il tendait sa flasque vers le pare-brise. La lumière des phares venait mourir sur un pont submergé par un ruisseau en crue, où flottaient des branches, des tas de feuilles et des blocs de terre. Les garde-corps se penchaient et se balançaient dans le courant violent qui menaçait de les détruire.

« Pas question, protesta Cohen. Il ne tiendra jamais. On ne le voit même pas.

— On ne le voit pas, mais il est là. Je m’en suis déjà servi.

— Alors pourquoi on a mis aussi longtemps à y arriver ?

— Parce que j’en ai d’abord essayé un autre.

— On ne peut pas passer là-dessus, intervint Mariposa.

— On peut et on va. »

Cohen posa la main sur la sienne, qu’il serra gentiment.

« Si on se fait emporter, Charlie, tu n’auras pas l’argent. Penses-y. »

Le vieil homme but quelques gorgées à sa flasque. Réfléchit.

Le semi-remorque se balançait sans discontinuer. Le ruisseau semblait enfler à vue d’œil. Ils ne distinguaient ni le pont ni l’autre rive.

« Il faut attendre, insista Cohen. C’est un putain de fleuve.

— S’il vous plaît, ajouta Mariposa.

— Il suffit de se cramponner, dit Charlie.

— Se cramponner, mon cul, riposta Cohen. Recule, nom de Dieu. Soit on attend, soit on prend une autre route.

— Celle-là est très bien.

— Non, elle n’est pas bien ! »

Il tendit brusquement le bras par-dessus la jeune fille pour donner une bourrade au conducteur, qui lâcha sa flasque en ripostant. Déjà, ils se battaient, autour de Mariposa qui leur criait d’arrêter, criait dans cette nuit de folie. Ils s’empoignèrent et se bousculèrent jusqu’au moment où Charlie colla le canon de son pistolet contre l’oreille de son adversaire.

« Ne recommence pas ou je tire. Dieu m’en soit témoin. » Cohen se figea. Mariposa se tut. « Maintenant, du calme. Tout va bien.

— Non, protesta-t-elle. Non, ça ne va pas.

— Toi, ferme-la. »

Elle s’enveloppa de ses bras et se mit à se balancer en regardant l’eau qui se déversait sur le pont et la route.

« Pose-moi ça », dit Cohen, le canon du pistolet appuyé au lobe de l’oreille.

« Je vais l’écarter, mais arrête tes conneries, compris ? On va attendre. Voir ce qui se passe. Et traverser. »

Charlie écarta en effet son arme. Cohen se radossa. Mariposa se pencha sur lui, la joue contre son torse.

« Aide-nous, Seigneur, marmonna-t-elle. Aide-nous, Seigneur, aide-nous, Seigneur, aide-nous…