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— Ne fais pas une chose pareille », reprit Cohen, crispé.

Puis, comme Charlie ne lui prêtait aucune attention, il baissa la tête, le front appuyé à celui de la jeune fille, les dents serrées de rage. Un balancement violent — à croire que le semi-remorque allait céder — lui apporta la révélation. Il avait recommencé. Il allait perdre pour la seconde fois une femme à un endroit où elle n’aurait jamais dû se trouver.

Une des rambardes du pont se coucha complètement, cassa et disparut, emportée par le torrent. Charlie se tourna vers son passager, dans la vague lueur du tableau de bord qui rendait son sourire tors d’ivrogne encore plus sinistre. Il leva son arme, pour bien montrer qu’il ne l’avait pas lâchée.

Cohen secoua lentement la tête.

« Cramponnez-vous », lança le vieil homme, avant de passer la première et d’appuyer sur l’accélérateur.

La puissance du courant se fit sentir dès que les roues s’y engagèrent.

« Nom de Dieu ! » s’exclama Charlie, surpris.

Il lâcha une seconde fois sa flasque pour tenir le volant d’une main plus ferme, sans cesser d’accélérer, pendant que le torrent entraînait le camion vers le côté du pont à présent démuni de garde-fou. Le moteur produisit un gargouillis, le pont se cabra et l’arrière de la remorque en tomba. Les trois occupants de la cabine se retrouvèrent brusquement quasi couchés, à regarder en l’air, comme si quelqu’un venait de retirer leurs chaises de sous leurs fesses. Mariposa hurla. Charlie tourna le volant, ce qui ne servait plus à rien. L’arrière du poids lourd se balançait, mais l’avant restait coincé — quelque chose empêchait le torrent de l’emporter. L’eau se déversait à l’intérieur, pendant que les phares éclairaient le ciel infernal. Cohen se pencha au-dessus de Mariposa et cassa d’un coup de poing le nez de Charlie, qui poussa un rugissement d’ours blessé en lâchant son pistolet. Son adversaire allait le ramasser par terre, quand la remorque se détacha de la cabine, bascula de côté et disparut dans le courant.

La cabine chavira aussi, côté conducteur. Les deux prisonniers se retrouvèrent entassés sur Charlie — trois corps frénétiques, enchevêtrés et bagarreurs, dont un nez qui pissait le sang. Le pistolet était là, quelque part, mais Cohen préféra se jeter sur Charlie, qu’il réussit à empoigner à la gorge malgré l’agitation générale. Il ne lui restait qu’à serrer, car le poids de Mariposa empêchait sa victime de remuer les bras, et il serra en effet, il se cramponna, même quand les flots délogèrent la cabine, l’emportèrent, la projetèrent violemment contre un obstacle. Ses trois occupants s’écrasèrent sur le pare-brise et le tableau de bord, Cohen lâcha prise. Charlie toussait et crachotait, durement touché. Pendant que l’eau secouait le camion, les deux captifs se débattirent pour se retourner, la tête en haut, alors que leur adversaire restait coincé contre sa portière. Mariposa réussit à se lever, les deux pieds sur lui, mais retomba et recommença à se débattre jusqu’à ce que retentisse un coup de feu. Cohen tressaillit, persuadé que la douleur allait s’imposer, mais non. Il se tourna vers Mariposa, persuadé qu’elle allait s’effondrer, mais non. Il s’agenouilla pour tâter Charlie, mais le vieil homme s’était affaissé et ne luttait plus. Quand Cohen l’attrapa par le poignet, il tenait toujours le pistolet à la main. Son menton était percé d’un trou sanglant. Cohen lui arracha son arme. Le temps qu’ils reprennent leurs esprits, Mariposa et lui, le temps qu’ils comprennent ce qui se passait, la cabine était à moitié inondée, car le torrent s’y déversait toujours.

Debout sur le volant, il prit sa compagne par la taille. Elle pleurait à chaudes larmes, complètement paniquée. Du calme, du calme, du calme, dit-il. Leurs têtes frôlaient la portière passager, ils avaient de l’eau jusqu’aux reins, elle continuait à monter, et il avait beau forcer, la portière ne s’ouvrait pas. La jeune fille se joignit à lui, à sa demande. Ils poussèrent ensemble, en grognant, en criant, sans résultat. L’eau leur arrivait maintenant à la poitrine.

Cohen dit à Mariposa d’arrêter et de baisser la tête, puis il tira à deux reprises. La vitre explosa. Une pluie de verre et d’eau s’abattit sur eux.

« Vas-y », ordonna-t-il en soulevant sa compagne par les jambes.

Quand elle sortit par la fenêtre, le vent faillit lui faire perdre l’équilibre et la pousser dans le torrent en crue, mais elle réussit à se cramponner. Cohen lâcha le pistolet, se pencha vers le cadavre immergé, ouvrit à tâtons son manteau, trouva sa ceinture et le couteau de chasse qui y était accroché, l’arracha d’une secousse puis se redressa en le fourrant dans son propre manteau, avant de se hisser à son tour à l’extérieur. Lorsqu’il s’allongea à plat ventre sur la portière, près de Mariposa, il s’aperçut que la cabine était coincée contre un arbre arraché. Étonnamment, les phares brillaient toujours. À leur vague lueur, l’arbre semblait de taille à former un pont jusqu’à la berge. L’eau montait, la pluie tombait en mitraille. Mariposa glissa, hurla, faillit être emportée. Cramponné à la portière par la vitre cassée, Cohen la rattrapa par sa magnifique chevelure noire, mais elle avait déjà les jambes dans le courant. Il eut le plus grand mal à ne pas lâcher prise avant qu’elle n’agrippe son poignet, et ils ne s’en tirèrent qu’en unissant leurs forces. La tête posée sur le métal, les bras passés par le carreau brisé, ils se plaquèrent furieusement contre la cabine.

« L’arbre ! finit par crier Cohen. Vas-y, il faut traverser ! »

Le véhicule oscilla, prêt sans doute à repartir au fil de l’eau. Cohen aida la jeune fille à se lever pour qu’elle se laisse ensuite tomber en avant sur le tronc épais, puis il l’imita, après s’être agenouillé et redressé, lui aussi. Allez, hurla-t-il. Alors elle lui tourna le dos, noua bras et jambes autour de l’arbre puis se mit lentement en mouvement. Il la suivit dans sa progression laborieuse, centimètre par centimètre, jusqu’à ce que les racines apparaissent, avec le sol en dessous. Saute ! cria-t-il encore. Mariposa alla le plus loin possible sur le tronc, s’agenouilla, se leva puis se jeta par-dessus la masse des racines, disparaissant de sa vue. Il l’imita, là aussi. Leur atterrissage ne se fit pas au sec, mais en sécurité. Ils s’entraidèrent pour se relever, de l’eau jusqu’aux genoux, puis pataugèrent jusqu’à la berge, où ils s’écroulèrent, le visage enfoui dans leurs bras pliés, en demandant grâce sans savoir à qui ou à quoi.

46

Ce fut sous la fenêtre d’Evan que l’auvent se détacha d’abord, dans un craquement bruyant et un gémissement de métal. Il s’arracha d’une torsion à la façade en brique, avant d’être englouti par la nuit. Les zonards se mirent à l’abri au plus vite, pendant que le vent rugissant emportait les restes de la plaque gigantesque par morceaux qui claquaient contre les façades, crevaient les carreaux ou filaient dans le noir. Peut-être le déchaînement de la tempête servit-il de signal aux hommes de Charlie, car ils défoncèrent soudain la porte de la chambre à coups de pied puis s’engouffrèrent dans la pièce.

L’ouragan avait gagné en force au fil des heures. Quand Evan avait fini par réveiller Brisco, le gamin avait protesté et pleurniché, mais il s’était habillé sur l’ordre de son frère. Mets tes chaussures, ton manteau et ton bonnet. Et ne discute pas. Obéis. Les deux intrus trouvèrent les garçons assis sur le lit, le petit, terrifié, blotti contre le grand. Brisco avait peur à cause de la tempête, de ce que lui avait dit Evan — ils allaient peut-être devoir s’en aller —, mais aussi de ce qu’il n’avait pas pu lui dire, comme où ils iraient s’ils devaient en effet partir. Evan avait la main dans la poche de son manteau, crispée sur le pistolet.