Je n’en étais pas spécialement fâché. Cela avait eu lieu « hier », puisque c’était hier que je m’étais endormi… Mais j’avais dormi trente ans…
Cette sensation est difficile à définir en raison de son caractère entièrement subjectif, mais, tout en ayant bien en mémoire les événements, d’« hier », je ressentais à leur égard l’espèce de recul que l’on éprouve pour les choses du passé… L’image conservée par ma conscience était au premier plan, celle de ma réaction émotive concernait un souvenir lointain.
J’avais la ferme intention de rendre visite à Miles et Belle et de n’en faire qu’une bouchée, mais rien ne pressait. L’année prochaine, on verrait cela. Pour l’instant, j’étais trop curieux de voir l’an 2000.
Mais où était Pete ? Il devait se trouver quelque part dans le coin ? A moins que le pauvre petit n’ait pas supporté le Sommeil ?
Alors, mais alors seulement, je me souvins que mes projets d’emmener Pete avec moi avaient été contrés.
Belle et Miles furent immédiatement transférés du panier « Affaires à voir » au panier « Affaires urgentes ». Ils avaient essayé de tuer mon chat ? On allait voir ça de près.
Ce qu’ils avaient fait était sans doute encore plus grave que de le tuer : ils l’avaient condamné à la solitude, celles des jours passés à fouiller les poubelles à la recherche de restes de nourriture, l’échine saillant de plus en plus sous la peau, sa douce nature confiante se transformant en amère suspicion vis-à-vis de tout animal à deux pattes.
Ils l’avaient laissé mourir, car il était certainement mort à présent, en lui laissant croire que c’était moi qui l’avais abandonné.
Ils me le paieraient cher… s’ils étaient encore en vie.
Dieu, que je les souhaitais encore vivants ! A un point inimaginable !
Je découvris que je me tenais au pied du lit, en pyjama, agrippé des deux mains afin de ne pas tomber. Je cherchai le moyen d’appeler quelqu’un à mon aide. Les chambres d’hôpital n’avaient guère changé. La mienne ne comportait pas de fenêtre, et je ne parvenais pas à voir d’où venait la lumière. Le lit était haut et étroit, comme tout lit d’hôpital ; il semblait cependant être plus qu’un simple endroit pour dormir. Entre autres choses, il était muni, par-dessous, d’un réseau de plomberie qui devait constituer le système de refroidissement. La table de chevet était incorporée à la structure même du lit. En temps ordinaire, ces perfectionnements m’eussent passionné, mais pour l’instant, la seule chose qui m’intéressait était de découvrir la poire d’appel qui fait venir l’infirmière… Je voulais mes vêtements.
Cette poire se révéla introuvable, mais je découvris ce qui la remplaçait : une sonnerie sur le côté de cette table de chevet qui n’en était pas tout à fait une. Je l’effleurai de la main dans mes recherches, et un voyant transparent placé face à l’endroit où se serait trouvée ma tête si j’avais été couché s’alluma : Service. Presque aussitôt, ce mot s’effaça et fut remplacé par Un instant, s’il vous plaît.
Puis la porte glissa sans bruit dans le mur, et l’infirmière parut. La race n’en avait pas beaucoup changé. Celle-ci était raisonnablement mignonne, elle avait les manières fermes d’un entraîneur professionnel, un petit bonnet coquin était perché sur de courts cheveux aux teintes d’orchidée et elle portait un uniforme blanc. Celui-ci avait bien une coupe étrange, la couvrant par-ci, la découvrant par-là, sans le moindre rapport avec la mode de 1970. Mais il ne faut pas s’étonner des changements de cet ordre dans les vêtements féminins, y compris les uniformes utilitaires. Quelle que fût l’époque, ce ne pouvait être en tout cas qu’une infirmière, étant donné son comportement.
— Retournez dans ce lit !
— Où sont mes vêtements ?
— Retournez dans ce lit ! Immédiatement ! J’ai dit !
— Écoutez, je suis citoyen d’un pays libre. J’ai passé ma majorité et mon casier judiciaire est vierge. Vous ne me forcerez pas à retourner dans ce lit si je m’y refuse. Dites-moi, je vous prie, où sont mes vêtements, sinon je sortirai tel que je suis et me mettrai à leur recherche.
Elle me contempla une seconde, puis sortit brusquement. La porte s’ouvrit rapidement devant elle.
Mais elle demeura fermée pour moi. J’étais encore plongé dans la recherche du « sésame ouvre-toi » (si un ingénieur avait été capable de l’imaginer, aucune raison pour qu’un autre ne le retrouve pas) lorsqu’elle s’ouvrit d’elle-même pour laisser passer un homme.
— Bonjour. Je suis le Dr Albrecht.
Ses vêtements tenaient à la fois du costume d’un nègre endimanché et de la tenue du pique-niqueur. Mais ses manières compétentes et son regard las étaient bien ceux de sa profession.
— Bonjour, docteur. J’aimerais rentrer en possession de mes vêtements.
Il avança d’un pas afin de laisser la porte se refermer derrière lui, puis plongea la main dans sa poche et sortit un paquet de cigarettes. Il en tira une, la secoua, la porta à ses lèvres et aspira : elle s’était allumée d’elle-même. Il me tendit le paquet.
— Servez-vous.
— Heu… Non, merci.
— Allez-y. Ça ne vous fera pas de mal.
Mais je secouai la tête. J’avais toujours travaillé avec une cigarette près de moi. On pouvait juger de l’avance de mon travail par le contenu de mes cendriers et les traces de brûlures sur mes planches à dessin. Maintenant, la vue de cette fumée me rendait un peu faiblard et je me demandais si je m’étais détaché de l’amour de la nicotine pendant les années de sommeil.
— Non, merci docteur.
— Comme vous voulez, Mr Davis. Je suis ici depuis six ans. Je suis spécialiste en résurrections hypnotiques, et toutes questions du même ordre. Ici comme ailleurs, j’ai aidé 8 073 personnes à revenir à la vie normale : vous êtes le n°8074. J’ai assisté à toutes sortes de gestes étranges de la part de ces revenants, si je peux les appeler ainsi. Certains veulent se rendormir et m’injurient quand j’essaye de les éveiller. Certains se rendorment effectivement et nous sommes contraints de les envoyer… dans un autre genre d’institution. D’autres pleurent sans fin en découvrant qu’ils ne peuvent prendre un billet de retour vers ce qu’ils ont quitté il y a X années. Puis il y a ceux qui, comme vous, demandent leurs vêtements afin de se précipiter dans les rues…
— Et pourquoi pas ? Suis-je prisonnier ?
— Non. Vous pouvez avoir vos effets. Vous allez les trouver légèrement démodés, mais ça, c’est votre affaire. Pendant que je les fais chercher, je vous demanderai de bien vouloir me confier la raison urgente qui vous pousse à sortir immédiatement et sans délai… alors qu’elle a attendu trente ans – la durée de votre hibernation. Est-ce réellement si urgent ? Vous pourriez attendre un peu plus tard dans la journée, non ? Ou même, peut-être, demain ?
Je commençai à me déchaîner :
— Fichtre oui ! C’est urgent… (Puis je m’arrêtai, et achevai d’un air confus :) Peut-être pas tant que ça, après tout.
— Me ferez-vous, dans ce cas, à titre personnel, le plaisir de regagner ce lit et de me laisser vous examiner ? Ensuite, vous prendrez votre petit déjeuner, et peut-être serez-vous d’accord pour que nous bavardions tous les deux avant votre départ au grand galop ? Sans doute puis-je vous aider sur la direction à prendre.