— Hem. O.K., docteur. Excusez-moi de cette conduite.
Je regrimpai dans le lit ; cela me sembla bien agréable, je me sentais soudain frissonner de fatigue.
— Ne vous excusez pas. Vous devriez voir certains des patients que nous accueillons. Nous devons aller les rechercher au plafond ! (Il arrangea les couvertures autour de mes épaules, se pencha sur la table de chevet et dit :) Docteur Albrecht, au 17. Envoyez un infirmier avec un petit déjeuner. Heu… le menu moins 4.
Il se tourna vers moi.
— Remontez votre veste et tournez-vous, je veux voir vos côtes. Pendant que je vous examine, vous pouvez me poser des questions.
Tandis qu’il me tâtait les côtes, je tâchai de réfléchir. Je supposais qu’il employait un stéthoscope, bien que celui-ci eût plutôt l’apparence d’un écouteur miniature. Mais une chose ne s’était guère améliorée : l’extrémité qu’il appuya sur mon corps était aussi froide et aussi dure que jadis.
Que demande-t-on après trente ans d’absence ?A-t-on atteint les étoiles ? Qui manigance la der des ders, cette fois ? Est-ce que les bébés sortent des éprouvettes ?
— Dites, docteur, y a-t-il encore des machines à distribuer du popcorn à l’entrée des cinémas ?
— La dernière fois que j’y suis passé, elles y étaient toujours. Je n’ai pas beaucoup de temps à consacrer à ce genre de distraction. A propos, on dit circorama maintenant, plus cinéma.
— Tiens ? Pourquoi ?
— Allez-y, vous verrez. Mais n’oubliez pas d’attacher votre ceinture de sécurité ; à certains passages, toute la salle se balance. Voyez-vous, Mr Davis, vous avez beaucoup à apprendre. Ce problème se pose pour nous chaque jour. Il nous faut réadapter tous nos pensionnaires. Nous avons des dictionnaires ainsi que des manuels historiques et culturels destinés aux nouveaux Réveillés ; ils sont conçus en fonction de l’année où ceux-ci ont pris le sommeil. Tout cela est absolument nécessaire, car une erreur d’orientation peut entraîner des conséquences très graves, malgré nos efforts pour combler les lacunes et prévenir les chocs.
— Heu… Oui, je suppose…
— Je vous l’affirme. Surtout dans un cas limite comme le vôtre. Trente ans !
— Trente ans est donc un maximum ?
— Oui et non. Trente-cinq ans est le délai le plus long que nous ayons eu depuis le premier client mis en sommeil hypothermique en décembre 1965. Quant à vous, vous êtes le dormeur le plus ancien que j’aie eu à revivifier. Mais nous avons des clients ici, en ce moment, qui sont sous contrat pour un siècle et demi. On n’aurait jamais dû vous accepter à l’époque pour une durée aussi longue que trente ans ; on n’en savait pas assez, alors. C’était prendre un trop grand risque sur votre vie. Vous avez eu de la chance.
— Vraiment ?
— Vraiment. Retournez-vous. (Il poursuivit son examen :) Aujourd’hui, avec les connaissances récemment acquises, je serais prêt à envoyer quelqu’un dans un bond de dix siècles, s’il y avait moyen de financer l’entreprise. Il suffit de le conserver à la température de départ pendant un an, à titre d’essai. Puis de l’expédier à moins 200 en un millième de seconde. Et il vivra. Du moins, je le crois. Voyons vos réflexes.
Le mot « expédier » ne me semblait pas particulièrement heureux.
— Asseyez-vous et croisez les jambes, enchaîna le Dr Albrecht. Le langage ne vous semblera pas trop difficile. Je me suis efforcé de vous parler en employant un vocabulaire de 1970. Je suis assez fier d’être capable de m’adresser à mes malades-revenants dans une langue qu’ils comprennent aisément. Cela m’a coûté une étude assez ardue à l’aide de procédés hypnotiques. Il ne vous faudra guère plus d’une semaine pour parler la langue contemporaine. Elle est formée, en réalité, d’un simple vocabulaire additionnel… Ce sera tout pour aujourd’hui. Ah oui ! Une certaine Mrs Schultz a essayé plusieurs fois de vous joindre.
— Comment ?
— Vous ne la connaissez donc pas ? Elle a prétendu être une vieille amie.
— Schultz ? J’imagine que j’ai dû connaître plusieurs Mrs Schultz à certains moments de ma vie. La seule dont je parviens à me souvenir est une maîtresse d’école. Elle doit certainement être morte à présent.
— Peut-être a-t-elle fait une cure de Long Sommeil ? Vous prendrez la communication quand il vous plaira. Je vais signer votre bon de sortie. Pourtant, à votre place, je resterais encore quelques jours ici pour me réadapter. Je reviendrai vous voir un peu plus tard. Tenez, voici l’infirmier avec votre petit déjeuner.
Je tournai la tête et demeurai pantois !
L’« infirmier » arrivait tranquillement dans la chambre, évitant soigneusement le Dr Albrecht, qui, de son côté, sortit sans tenir compte de cette présence et sans prendre garde à la table roulante maniée par l’autre.
L’« infirmier » se dirigea vers mon lit, ajusta la table de chevet, la fit basculer devant moi et y installa mon déjeuner.
— Je vous sers votre café ? demanda-t-il.
— S’il vous plaît.
Je n’avais pas envie qu’il le serve, j’aurais préféré laisser le café au chaud pour le boire après avoir terminé de manger, mais je ne pouvais résister à l’envie de voir cet infirmier verser du liquide.
Car j’étais dans un ahurissement ravi : l’infirmier, c’était… mon Robot-à-tout-faire de l’année 1970 !
Non plus le modèle biscornu et monumental que m’avaient volé Miles et Belle. Vraiment pas ! Il ressemblait autant à l’ancien robot qu’une voiture à réaction ressemble à une diligence. J’en avais établi le plan de départ et celui-ci était le résultat de nombreux perfectionnements… Le petit-fils de mon Robot, remodelé, amélioré et raffiné, rendu plus efficace, mais son petit-fils quand même.
— Puis-je disposer ?
— Un instant, je vous prie.
Je venais, apparemment, de donner une réponse imprévue. L’automate me présenta immédiatement une feuille de plastique toute raide sur laquelle je lus :
Code vocal du Robot U 1. Modèle XVII a.
AVERTISSEMENT IMPORTANT. – Cet automate ne comprend pas le langage humain. Il ne comprend rien puisqu’il est simplement une mécanique. Pour votre convenance, il a été conçu de manière à répondre à certains ordres en nombre limité. Il ignorera toute question autre que celles prévues. Pour toutes celles susceptibles de créer un « dilemme » dans son circuit, il vous remettra la présente liste et les instructions ci-après. Veuillez la consulter intégralement. Merci.
Aladin Autoengineering Corporation.
Fabricants de toute la série des Robots C, T et U (Robot Complet, Robot Total et Robot Universel).
Techniciens patentés pour tous les problèmes d’automation.
A votre service !
Un dessin qui semblait être leur marque de fabrique représentait une image d’Aladin frottant sa lampe en faisant apparaître un génie.
Suivait toute une liste d’ordres très simples tels que : « Arrêtez, Sortez, Oui, Non, Doucement, Plus vite, Venez ici, Appelez une garde », etc.
Ensuite, une autre liste, plus courte que la première, des tâches habituelles dans un hôpital : « Frotter le dos », et autres choses du même genre ; mais il y avait également des phrases auxquelles je ne comprenais rien du tout. La liste se terminait laconiquement par cette phrase pour moi pleine de mystère : « La combinaison des processus 87 et 242 ne peut être commandée que par les médecins traitants ; il est donc inutile d’en chercher ici les formules. »