Je réfléchis à nouveau.
— Mr Doughty, dis-je lentement, le Dr Albrecht m’a dit que j’avais encore droit à quatre jours de logement et de nourriture dans la maison.
— Je pense que c’est exact, il faudra que je consulte votre fiche.
— Dites-moi, quel est le tarif de la chambre que j’ai occupée ? En tant que chambre d’hôpital avec pension ?
— Pardon ? Non, nos chambres ne sont pas à louer de cette façon-là. Nous ne sommes pas un hôpital. Nous avons simplement une infirmerie de rétablissement pour nos clients.
— Oui, mais combien coûterait une chambre équivalente dans un hôpital ? Avec la pension ?
— Cela dépasse un peu mon domaine. Voyons. On peut dire que cela ferait environ une centaine de dollars par jour.
— J’avais encore droit à quatre jours. Voulez-vous me prêter 400 dollars ?
Il ne répondit pas, mais se mit à parler en code chiffré avec son assistant mécanique.
Et huit billets de 50 dollars me furent déposés dans la main.
— Merci, dis-je avec sincérité, en les empochant. Je ferai de mon mieux pour que cela ne reste pas trop longtemps dans vos colonnes « sorties ». Disons à 6 % ? Ou bien l’argent vaut-il plus ?
Il secoua la tête.
— Ce n’est pas un prêt. Mais puisque vous présentez la chose de cette façon, je note la somme en regard du budget-temps auquel vous aviez droit et dont vous ne faites pas usage.
— Voyons, Mr Doughty, je ne voulais pas vous forcer la main !
— Je vous en prie. J’étais disposé à vous prêter une somme bien supérieure.
— Enfin, je ne puis en discuter pour l’instant. Dites, Mr Doughty, combien représente cette somme ? Où en sont les prix actuellement ?
— Hum ! Voilà une question à laquelle il est difficile de répondre.
— Oh ! juste pour me donner une idée : quel est le prix d’un repas ?
— La nourriture est raisonnable. Pour dix dollars vous pouvez avoir un repas satisfaisant… à condition de choisir un restaurant bon marché.
Je le remerciai et sortis, avec une curieuse impression de « déjà vu ». Mr Doughty me rappelait un trésorier-payeur auquel j’avais eu affaire dans l’armée. Les trésoriers-payeurs, il n’en est que de deux types : les premiers vous démontrent, à l’aide du règlement, que vous ne pouvez obtenir ce que vous voulez. Les autres feuillettent ces règlements jusqu’à ce qu’ils en découvrent un vous autorisant à obtenir ce dont vous avez besoin, même si vous n’y comptiez pas. Mr Doughty appartenait à la deuxième espèce.
Le sanctuaire donnait sur les allées Wilshire. Il y avait des bancs avec des massifs et des fleurs. Je m’assis sur un banc afin de décider si j’irais vers l’est ou vers l’ouest. Je n’avais pas bronché devant Mr Doughty, mais en réalité, je me sentais rudement secoué, même avec l’équivalent d’une semaine de repas en poche.
Enfin ! Le soleil était doux, plaisant le murmure des allées, et j’étais jeune (biologiquement, tout au moins). J’avais deux mains et ma tête bien à moi. Tout en sifflant une rengaine à la mode en mon ancien temps, j’ouvris le journal à la page des offres d’emploi.
Je résistai à l’en-tête « Ingénieurs demandés » et plongeai dans les « Divers ». Il y en avait si peu que je faillis ne pas trouver !
6
Je trouvai un emploi le deuxième jour, vendredi 15 décembre, j’eus aussi quelques menus ennuis avec les flics vu les nouvelles façons de faire, de dire, de sentir les choses. Je m’aperçus qu’il en allait de la réadaptation sociale comme des problèmes de la sexualité lorsqu’on aborde le sujet par le biais de la lecture : peu de rapport avec la réalité.
Je crois que j’aurais eu moins d’ennuis si je m’étais retrouvé à Omsk, ou à Santiago, ou à Djakarta. Lorsqu’on se rend dans une ville étrangère, en pays étranger, on sait qu’on sera désorienté ; dans Los Angeles, je m’attendais, malgré tout, à retrouver les choses comme avant, même en voyant qu’elles étaient différentes. Bien sûr, trente ans ce n’est rien, tout le monde change beaucoup et même davantage au cours d’une vie. Mais de là à absorber la différence d’un seul coup, il y a de quoi recevoir un choc.
Prenons, par exemple, un mot dont je me servis en toute innocence. Une femme qui se trouvait là en fut offensée, et seule ma récente sortie d’une cure de Sommeil, que je m’empressai de signaler, retint son mari de m’envoyer une paire de claques. Le mot était simplement : « lubie ».
D’autres mots n’étaient pas nécessairement tabous, mais avaient changé de signification. « Hôte », par exemple. Un hôte était, dans le temps, l’homme qui vous accueillait, prenait votre manteau et le déposait dans la chambre à coucher. Cela n’avait rien à voir avec les courbes de natalité…
Pourtant, je me débrouillais. L’emploi trouvé consistait à démolir des voitures neuves, en vue de leur réexpédition à Pittsburgh sous forme de ferraille. Des Cadillac, Chrysler, Eisenhower et autres Lincoln, toutes sortes de puissantes voitures à turbine, immenses, longues et neuves sans un kilomètre au compteur. On les amenait entre les mâchoires d’un appareil, puis… crac ! boum ! crac ! Les miettes d’acier recueillies servaient à alimenter les hauts fourneaux.
Cela me fit mal, au début, alors que je marchais interminablement pour me rendre à mon travail, sans même un moyen de locomotion pour m’y transporter. Quand j’eus l’idée de dire ce que j’en pensais… je faillis perdre ma place ! Mais le chef d’équipe se rappela que j’étais un Réveillé récent et que je ne pouvais pas tout comprendre.
— Simple question d’économie, mon vieux, me dit-il. Ces voitures sont des surplus que le gouvernement a acceptés comme garantie pour les emprunts, en vue de stabiliser les prix. A présent, elles ont deux ans, on ne les vendra jamais… donc, le gouvernement les fait réduire en poussière et les revend aux aciéries. On ne peut pas faire tourner un haut fourneau avec le seul minerai, il faut également de la ferraille. Vous devriez savoir ça même si vous sortez d’un Long Sommeil ! Avec la rareté de l’acier neuf, il y a de plus en plus de demandes pour la ferraille. Les aciéries ont besoin de ces voitures.
— Mais pourquoi les fabriquer, puisqu’on ne peut les vendre ? C’est de la pure perte.
— En apparence seulement. Vous voulez qu’on arrête le travail ? Qu’on débauche ? Vous voulez réduire notre standard de vie ?
— Pourquoi ne pas les écouler à l’étranger ? On devrait pouvoir en obtenir davantage qu’au taux local de la ferraille ?
— Quoi ! Et ruiner le marché des exportations ? Si l’on commençait à expédier des voitures sur les marchés, le monde entier se mettrait en rogne après nous. Le Japon, la France, l’Allemagne, la Grande Asie, tout le monde ! Qu’est-ce que vous proposez ? La guerre ? (Il soupira et enchaîna d’une voix paternelle :) Allez donc jusqu’à la bibliothèque publique, et prenez quelques livres. Vous n’avez pas le droit d’avoir la moindre opinion sur ces questions avant de savoir de quoi il retourne.
Je me tus donc. Je ne lui dis pas que je passais tout mon temps libre à la bibliothèque publique. J’avais évité de clamer que j’étais, ou avais été, ingénieur. Autant aller déclarer à une usine importante : « Messeigneurs, je suis alchimiste. Auriez-vous l’emploi d’un art comme le mien ? »
Je n’abordai le sujet qu’une seule fois, uniquement parce que j’avais remarqué que très peu des autos de surplus étaient en état de rouler. Les finitions étaient bâclées, et bien souvent manquaient des éléments essentiels, tels le conditionnement d’air et les cadrans du tableau de bord. Je m’aperçus un jour à la réaction même des mâchoires broyeuses que le moteur manquait à une voiture, et en fis la remarque. Le chef d’équipe se contenta de me dévisager.