Выбрать главу

— Le gros problème sera le cerveau. Là il y a une grosse différence, et bien sûr notre mémoire n’est pas transférable dans un cerveau porcin.

— Concernant le cerveau justement, que pensez-vous de l’idée de Ray Kurzweil de télécharger le cerveau humain sur un disque dur informatique ?

— Je n’y crois pas trop parce que l’ordinateur consomme 100 000 watts alors que le cerveau humain fonctionne avec seulement 20 watts, comme une ampoule électrique. Et ça, c’est pour un ordinateur qui joue aux échecs par exemple. Un autre souci avec le transfert de cerveau sur ordinateur : si je veux copier quelque chose, je le copie, mais je ne vais pas le transformer en autre chose. S’imaginer convertir un organe aussi complexe que le cerveau sur un support en silicium est aussi absurde que si je voulais en faire une copie sous forme de plante verte ou de fromage ! La seule possibilité que je puisse concevoir, ce serait de le copier sur un autre cerveau. C’est plus logique. Par exemple : congeler votre cerveau pendant qu’une imprimante le recopie, pour éviter qu’il ne meure durant l’opération. Il est très difficile de congeler des êtres vivants sans les endommager irrémédiablement. On n’y arrive qu’avec les tardigrades et certains poissons. Je pense qu’avec un cerveau humain congelé, je tenterais d’imprimer en 3D les différentes sections en parallèle avant de les réassembler.

Léonore trouva un nouveau moyen de taquiner le professeur émérite. Nous formions un bon duo d’intervieweurs scientifiques. Nous aurions pu concurrencer les frères Bogdanov, qui m’ont fait débuter à la télé en 1979.

— La raison pour laquelle nous évoquons le téléchargement du cerveau sur ordinateur, dit-elle, est que vous faites, comme nous à Genève, ce type de transfert tous les jours : vous prenez de l’ADN humain, vous le séquencez sur informatique, vous le corrigez, coupez, remodelez sur ordinateur avant de le réinjecter dans les cellules vivantes. Ce va-et-vient entre l’homme et la machine est acceptable à l’échelle de l’ADN, pourquoi le réfutez-vous à l’échelle du cerveau ?

— Comme vous le savez en tant que biologiste distinguée, l’échelle est importante. On se sert de l’ordinateur pour représenter une chose très simple qui est l’ADN…

— Trois milliards de lettres, ce n’est pas si simple !

Pour la première fois, George Church sembla déstabilisé.

— Je ne dis pas que le téléchargement du cerveau ne pourra pas se faire, je dis que si je devais choisir le moyen le plus au point pour prolonger mon cerveau, je prendrais sans doute le copiage d’organe à organe plutôt qu’une numérisation. J’utiliserais un ordinateur pour effectuer le copiage mais pas pour télécharger le cerveau, cela me semble un détour trop hasardeux.

J’avais le nez dans mes photocopies d’articles de revues scientifiques et de bouquins dont je faisais semblant de comprendre le charabia. L’un s’intitulait Une folle solitude d’Olivier Rey. Il y développait le concept de « l’homme autoconstruit ».

— J’aimerais aborder un autre domaine de vos recherches, dis-je. La vie artificielle. Je sais que vous êtes un des chercheurs au monde les plus avancés dans le domaine de la biologie synthétique. Vous participez notamment à un projet consistant à créer le premier enfant sans parents, le « Human Genome Project-Write » (« projet de synthèse du génome humain »). Quel est le but de cette quête ? Est-ce quelque chose qui pourrait aider l’humanité ou voulez-vous créer une néo-humanité destinée à nous remplacer ?

— Tous les projets sur lesquels je travaille ont, je l’espère, une utilité pour la société en même temps qu’un intérêt philosophique. Ce qu’on essaie de faire avec les génomes artificiels et les organismes synthétiques, c’est de les rendre résistants aux virus. Ici à Boston, nous avons dû fermer un laboratoire pharmaceutique pendant deux ans parce qu’il a été contaminé par un virus. Donc on essaie de créer des cellules résistantes aux virus en les refaçonnant à partir de zéro.

— Comment faites-vous pour créer des organismes artificiels ? Vous prenez des organismes vivants et vous y introduisez des gènes de votre invention ?

— Exactement. En pratique, il serait très difficile de créer une nouvelle forme de vie sans rapport avec la vie existante. En fait, on s’inspire de ce qui existe, on copie des morceaux de vie. La plus radicale de nos créations ici a été la synthèse de quatre millions de paires de bases dans une bactérie, ce qui l’a rendue résistante aux virus. On va maintenant passer à d’autres animaux ayant un impact industriel.

— Cela pourrait servir pour soigner des humains ? En implantant des cellules artificielles ?

— Oui, pour un foie hépatique ou pour le sida, ou la polio… On pourrait imaginer de réimplanter des cellules résistantes.

Léonore a réagi. Nous pourrions la surnommer : « l’Helvéthique ».

— Vous vous rendez compte que si l’on pouvait fabriquer un génome humain de synthèse capable de générer des cellules humaines, les conséquences seraient sans limites ?

Heureusement que la Suissesse était là pour se soucier du sort d’Homo Sapiens. Si l’on comptait sur Church ou moi, la pauvre bête âgée de 300 000 ans serait condamnée depuis belle lurette. Au point où on en était dans le n’importe quoi, je me suis dit : vas-y, plonge. De toute façon, ce type te considère comme un ignare, tu peux te lâcher et poser les questions les plus farfelues.

— André Choulika m’a dit que vous bossiez aussi sur la résurrection d’espèces disparues comme le mammouth ?

— C’est vrai. J’y pense davantage comme une résurrection d’ADN ancien. On l’a réussi avec beaucoup de gènes du mammouth. On a déjà réactivé avec succès le gène de leur hémoglobine, qui leur permettait d’avoir une peau qui supporte le gel. Notre hémoglobine est moins performante pour échanger de l’oxygène à très basse température. On a aussi réanimé le gène qui répartissait la température dans leur corps. L’idée est de sauver les qualités de cette espèce disparue pour aider l’éléphant d’Asie à survivre et, éventuellement, en profiter, nous, pour affronter le changement climatique.

Léonore m’a regardé avec effarement. Elle pensait à la même chose que moi : Jurassic Park. Dans l’œuvre de Michael Crichton, un savant ressuscite le tyrannosaure par réimplantation de son ADN dans un œuf d’autruche. Je m’attendais d’un moment à l’autre à voir débarquer Jeff Goldblum, sur une musique de John Williams, lançant au docteur Church : « What you call discovery, I call it rape of the natural world. » Mais Jeff aurait aussi pu crier quelque chose de plus bref, du genre : « RUN ! NOW ! »

— Envisagez-vous de créer de nouvelles espèces animales ? Etes-vous un disciple du docteur Moreau de H.G. Wells ?

— Lui ne pratiquait que la chirurgie. On peut faire les mêmes hybridations avec la génétique. Les barrières d’espèces ne sont pas si infranchissables. On a pris des gènes de méduses pour créer des souris fluorescentes. C’est utile, on ne l’a pas fait uniquement pour s’amuser. Le gène de la méduse permet de mieux visualiser ce qui a été changé. On peut avec CRISPR couper des gènes de bactéries et les intégrer dans n’importe quel organisme pour le rendre plus facile à modifier. On va continuer de créer des animaux transgéniques avec pour seule limite notre créativité.

— Ne pensez-vous pas, comme me l’a affirmé un chercheur israélien, Yossi Buganim, que les Chinois sont en train de fabriquer des armes vivantes ? Des sortes de grosses créatures très méchantes ?

— Je pense que rien ne peut rivaliser avec un ICBM (« Intercontinental Ballistic Missile » : missile balistique de longue portée). Si l’on veut fabriquer des armes, je pense qu’il vaut mieux utiliser le métal que les pieuvres.