On lança deux grenades à travers les fenêtres qui, en explosant, expulsèrent une fumée épaisse. Gallaher bondit le premier, suivi par les deux jeunes flics : du pied, ils firent voler la porte en éclats. On n’y voyait rien au milieu du brouillard artificiel, juste des silhouettes qui se déplaçaient rapidement ; le Maori terré derrière la fenêtre amorça un mouvement de fuite mais Gallaher lui décocha une balle dans le ventre. Le projectile de gros calibre perfora l’estomac avant de briser net la colonne vertébrale. Le truand roula sur une table de jardin : une seconde balle le projeta contre le mur.
À l’arrière de la maison, les hommes de l’unité spéciale défonçaient les vitres. Progressant à croupetons parmi les fumigènes et les débris de verre pilé, Gallaher contourna le tireur de l’étage qui dévalait l’escalier. Affolé par les fumigènes, il hurlait des mots incompréhensibles en agitant un pistolet mitrailleur : Gallaher l’ajusta d’une balle en pleine poitrine. Le corps se vrilla sous le choc hydrostatique, s’affala contre la cloison et, laissant une giclée de sang pour empreinte, glissa au pied des marches.
Le chef du Département criminel se redressait, arme au poing, quand un coup lui brisa la clavicule. Gallaher courba l’échine dans un cri étouffé.
L’homme tapi contre l’armoire n’avait pas plus de vingt ans : il tenait une barre de fer, les yeux mouillés de larmes, et tremblait de tout son corps. Osborne surgit alors que l’unité spéciale faisait irruption dans le pavillon. Il tira deux coups de feu : le premier dans l’épaule droite du jeune Maori, qui, sous l’impact, lâcha son arme, le second dans le genou de Gallaher.
Le vent frissonnait dans les arbres du cimetière. Amanda Brook resserra son châle sur ses épaules.
Une poignée de fidèles étaient réunis devant le cercueil d’Ann. Le visage rongé de larmes, Amanda reniflait sa peine dans un mouchoir déjà copieusement imbibé. Ceux qui la soutenaient ne valaient guère mieux, concentré de chagrin recroquevillé sous les arbres centenaires. On déposait la petite au fond du trou.
La mère d’Ann vacilla un instant mais ils furent une douzaine à la rattraper. Le vertige du trou l’attirait. Amanda aurait voulu la rejoindre, partir avec elle, ou même prendre sa place, elle ne savait plus du tout ; la scène qu’elle vivait semblait si irréelle, sans parler des journalistes qui attendaient dehors… On jeta quelques poignées de terre sur son costume de bois, des cendres aux cendres psalmodiait le prêtre de service, solennel sous la toge, mais, malgré les gerbes qui fleurissaient la tombe, ça ne consolait pas sa détresse : elle était morte, la petite, violée à mort et achevée à coups de barre de fer avant d’être jetée parmi les détritus d’un terrain vague, comme un rebut humain…
Osborne suivait la scène, en retrait.
La mère d’Ann avait désiré que sa fille soit inhumée dans la plus stricte intimité et pour ça avait obtenu l’aide des autorités ; les journalistes des Sunday Papers locaux avaient ainsi été sommés de s’éloigner du cimetière mais c’est surtout la jet-set d’Auckland qui brillait par son absence. Aucun d’eux n’avait fait le déplacement. La peur des photographes ? Si les questions qu’il avait posées à Amanda ne l’avaient pas mené loin (leurs mondes étaient cloisonnés et Ann ne lui avait rien dit de ses excellentes fréquentations — il se souvenait de ses propres mots, échangés sur le perron de Julian), Osborne aurait pourtant aimé dire deux mots à Michael Lung…
Il balança sa cigarette, dépité, et quitta le cimetière. Un peu plus tôt, profitant des fumigènes et de la confusion qui avait suivi l’intervention de Gallaher dans le pavillon, Osborne s’était porté au chevet du Maori blessé : c’était un jeune type aux pupilles vitreuses, sans doute camé, avec un tatouage grossier sur le biceps. Bref, rien à voir avec ceux que portaient les frères Tagaloa.
Il grimpa à bord de la Chevrolet et fila vers South Auckland.
Un panneau Steinlager battait mollement dans la brise du soir. Osborne jeta sa cigarette dans le caniveau et se dirigea vers l’enseigne du bar maori, le « Backstreet », sorte de hangar aménagé où d’ordinaire les gnons s’échangeaient contre une tournée générale.
D’après leur père, les frères Tagaloa traînaient au Beverly, un rade de South Auckland. Osborne était allé voir, sans grand succès : les frangins ne venaient plus ici depuis des semaines et personne ne savait ce qu’ils avaient pu devenir. De bars pourris en boîtes minables, des mines au chômage lui avaient suggéré de changer de trottoir. Celui du Backstreet valait les autres : chewing-gums écrasés, mégots rognés jusqu’au filtre, papier de fish and chips, il y avait aussi deux Polynésiennes aux seins lourds qui achevaient leurs sandales devant la vitrine crasseuse.
— Salut, beauté, dit-il à la plus enveloppée.
— Doux Jésus ! singea-t-elle. Ça fait longtemps qu’on m’a pas fait un compliment ! Dis donc, mon joli, tu m’as l’air nouveau dans le quartier, non ? (Elle épousseta son tee-shirt à paillettes mauves ; son corps avait disparu sous la graisse mais elle avait de jolies mains.) J’m’appelle Pamela, annonça-t-elle.
— Chapeau.
Pamela s’esclaffa, bientôt imitée par sa congénère, Cindy paraît-il, une autre fille des îles à qui il valait mieux ne pas parler d’amour sous les cocotiers. Des types à face de bouledogue sortaient du Backstreet. Sur le trottoir, Osborne évaluait l’ampleur des dégâts — Pamela.
— Tu connais les types qui fréquentent le bar ? fit-il en glissant un billet de cent dollars dans son corsage.
— Ouah ! fit-elle en empochant le magot. Eh ben, je les vois entrer et sortir, si tu vois ce que je veux dire…
— Je cherche les frères Tagaloa, dit-il en présentant la photo de famille.
La Polynésienne perdit instantanément son courageux sourire.
— Pourquoi tu demandes ça ? Tu es flic ?
— Oui et non, répondit Osborne. Tu les connais, hein ?
Pamela mâchait son chewing-gum comme s’il était très fort.
— Si c’est des ennuis que tu cherches, tu vas en trouver, se rembrunit-t-elle. Maintenant sois gentil, darling, va-t’en. Ou c’est moi qui vais avoir des ennuis si je continue à te parler…
Le visage de la prostituée s’était affaissé, découvrant soudain ses années. On devinait des silhouettes épaisses derrière la vitrine à nicotine : la musique débordait jusque dans la rue, électrique. Osborne adressa un signe à Pamela qui lui répondit par un regard circonspect.
De fait, Osborne sentit une nette appréhension en entrant dans le débit de boissons.
Le bar maori était plein à craquer à l’heure du concert et les esprits s’échauffaient. La musique était assourdissante ; sur la scène enfumée, de grosses Ray Ban noires lui mangeant la moitié du visage, une vieille rockeuse s’époumonait, un Stetson à boucles d’argent enfoncé sur sa petite tête fripée d’alcool. Osborne se fraya un chemin jusqu’au comptoir. Là, un barman gras comme un rot lui demanda en criant ce qu’il voulait, une bière, et le servit sous un tonnerre de décibels.
— Je cherche les frères Tagaloa, hurla Osborne en retour. On m’a dit qu’ils traînaient par ici.
Le barman ne répondit même pas. Il n’était pas huit heures mais la plupart des clients avaient déjà bu une bonne demi-douzaine de pintes. Les regards convergeaient dans son dos, Osborne pouvait sentir les picotements le long de ses omoplates. L’endroit semblait idéal pour se faire démolir le portrait. Il paya sa Steinlager et s’assit à l’écart.