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« Celui-là ? » Desjani ouvrit le dossier sur le calepin de Geary, regarda défiler quelques secondes les images d’un œil impassible puis l’éteignit. « C’est tourné sur le vif ? »

L’officier secoua la tête. « Non, d’ordinaire. Produire ce genre de choses est déjà assez moche en soi, mais, s’ils se servaient de vrais acteurs, les producteurs seraient passibles de la prison à perpétuité. Ils se servent d’images virtuelles très réalistes.

— Mais elles ont pourtant l’air bien réelles, fit remarquer Geary, qui se sentait souillé depuis qu’il les avait regardées.

— Oui, capitaine. C’est… euh… le but de la manipe.

— Merci. Chargez-vous-en. » Il frissonna après le départ de l’officier.

Desjani donnait l’impression d’avoir avalé quelque chose d’immonde. « Je sais pourquoi vous avez permis la perpétuation de ce sous-réseau, mais aussi ce que vous devez ressentir. D’où tenez-vous ce téléchargement ?

— D’une personne dont je n’aurais jamais cru, à son apparence, qu’elle puisse apprécier ce genre de choses.

— Quelle qu’elle soit, elle a besoin d’un traitement psychiatrique.

— Ouais. » Geary pianota sur le dessus de la table. « Puis-je ordonner un tel traitement de manière confidentielle ? »

Elle hocha la tête. « Oui, mais je vois mal pourquoi vous voudriez protéger cet individu. La seule possession de ce matériel est une grave infraction au règlement.

— Parce que, pour me permettre de protéger la flotte, cet individu a consenti à me révéler cette facette de sa personnalité », expliqua-t-il.

Desjani fit la moue. « Ça n’a pas dû être facile. Je ne veux même pas savoir qui c’est.

— Aviez-vous déjà vu quelque chose de ce genre ? »

Elle secoua la tête. « J’en ai entendu parler, mais sans l’avoir jamais vu.

— Moi non plus. » Geary se massa le visage des deux mains. « Excusez-moi, Tanya. Je dois appeler les psychologues de la flotte ainsi qu’un officier, puis prendre une douche. Faites-moi savoir ce qu’aura trouvé votre officier de la sécurité.

— Bien, capitaine. » Desjani s’arrêta devant la porte et se retourna. « J’aimerais vous présenter mes excuses pour n’avoir pas cru à vos affirmations sur la coprésidente Rione.

— Pas grave, capitaine Desjani. Qu’on veille à mon honnêteté ne peut pas nuire. Et au moins avez-vous prononcé son nom.

— Je vous demande pardon, capitaine ?

— Rien. Informez-moi de l’achèvement des contrôles des systèmes de l’Indomptable, je vous prie. »

Trois heures plus tard, tous les systèmes de la flotte ayant subi un triple contrôle et les officiers de la sécurité, conscients que leur vie dépendait de leur vigilance, ayant certifié qu’aucun logiciel malveillant ne les menaçait plus, Geary ordonnait aux vaisseaux de sauter vers Wendig. En dépit de son nœud à l’estomac, il n’y eut aucune mauvaise surprise.

Neuf

Il n’était pas bien difficile de deviner pour quelle raison Wendig n’avait pas été doté d’un portail, ni pourquoi les archives syndics indiquaient que ce système avait été abandonné dès la construction de l’hypernet. Que des gens aient pu s’y attarder restait la seule énigme. Seules trois planètes, ainsi qu’un fouillis d’astéroïdes, gravitaient autour de l’étoile. Deux de ces mondes, de simples boules de glace, se trouvaient sur une orbite éloignée, à plus de cinq heures-lumière de la piètre chaleur d’une étoile rouge sombre. La plus proche, à neuf minutes-lumière de cet astre misérable, ne possédait qu’une mince couche d’atmosphère, et encore était-elle toxique ; mais elle n’en avait pas moins abrité naguère deux cités couvertes. En consultant de nouveau les données, Geary décida que, même à leur apogée, le mot « bourg » les décrivait mieux que celui de « cité ».

Cela mis à part, il ne restait plus aucune trace de l’humanité dans le système stellaire de Wendig. Une des deux villes était désormais froide et obscure, mais l’autre était toujours habitée, encore que de nombreux secteurs parussent inactifs. « Ces gens ou leurs parents ont sans doute abandonné ce monde quand les sociétés syndics qui les employaient se sont retirées du système, fit remarquer Desjani.

— Ouais. Je ne vois vraiment pas pourquoi ils seraient restés.

— Capitaine ? » La vigie des communications montrait son écran. « On diffuse un signal de détresse. Il vient de la planète habitée. »

De déplaisants souvenirs de Lakota refirent surface. Desjani fronça les sourcils, tandis que Geary et elle affichaient le message.

Il était uniquement audio. « À quiconque traverserait le système de Wendig, ici la ville d’Alpha sur Wendig I », disait une voix qui se contraignait au calme. Les cerveaux bureaucratiques des dirigeants syndics ne sont guère enclins à baptiser villes et planètes de noms poétiques, sinon dans un but publicitaire, songea Geary, peut-être pour la centième fois. « Nos systèmes vitaux encore opérationnels menacent de défaillir à tout moment, poursuivait la voix. Nous avons phagocyté pratiquement tout ce qui restait sur cette planète pour les maintenir en état, mais nos ressources sont maintenant épuisées. Plus de cinq cent soixante résidents attendent des secours et une évacuation d’urgence. Répondez, s’il vous plaît. » S’ensuivait un long silence, puis la date et l’heure étaient annoncées en temps universel et le message se répétait en boucle.

Geary vérifia de nouveau la date. « Ils émettent depuis un mois.

— Personne à proximité de Wendig ? s’enquit Desjani. Ils doivent bien savoir que nul ne se trouve plus proche d’eux que les systèmes stellaires habités voisins, et ce message mettra des années à les atteindre. Et, même dans ces conditions, leur signal est trop faible pour être perçu sur des distances interstellaires. À moins qu’un scanner astronomique explorant toutes les bandes de fréquence ne le décèle, il passera inaperçu, et les scanners évitent d’ordinaire les bandes réservées aux communications humaines parce qu’elles fourmillent de friture.

— Ces gens émettent peut-être depuis des années des SOS que nul ne reçoit. Sont-ils seulement encore vivants ? se demanda Geary.

— Cette ville ne bénéficie pas d’une température bien confortable pour les êtres humains, mais il subsiste encore un peu de chaleur et, selon les relevés, son air est respirable, répondit une autre vigie. Mais leur générateur d’atmosphère et leurs systèmes de recyclage sont sans doute en très mauvais état, si l’on en juge par la quantité de produits viciés que révèle l’analyse spectrale. »

Geary jeta un coup d’œil à Desjani, qui faisait la grimace. Elle surprit son regard et haussa les épaules, mal à l’aise. « Pas une mort bien agréable, capitaine. Même pour des Syndics.

— Cinq cent soixante. Des familles, sûrement. Des adultes et des gosses. » Geary demanda au logiciel de cantonnement automatique de sa base de données de lui fournir des chiffres. « Nous pourrions les héberger.

— Les héberger ? » Desjani le dévisagea.

« Ouais. Comme vous venez de le dire, c’est une mort atroce : geler peu à peu, tout en respirant un air de plus en plus toxique. Nous pourrions les conduire ailleurs.

— Mais… » Desjani s’interrompit puis reprit lentement : « Ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer, capitaine. D’accord, c’est… tragique. Même pour des Syndics. Mais des gens meurent toutes les secondes dans cette guerre. Il y a de bonnes chances pour que des vaisseaux syndics soient en train de bombarder une planète de l’Alliance en ce moment même, et des centaines de nos civils en train de mourir. »