Geary acquiesça d’un signe de tête, conscient qu’elle disait vrai. Pourtant… « Quelle est la troisième Vérité ? »
Elle soutint longuement son regard avant de répondre. « Seuls ceux qui font preuve de pitié peuvent s’attendre à en bénéficier. Il y a bien longtemps que je n’ai pas entendu réciter les Vérités.
— Nous le faisions sans doute plus souvent il y a un siècle, j’imagine. » Geary baissa les yeux pour rassembler ses idées. « Je sais ce qu’il en est. Et aussi ce que font peut-être les vaisseaux syndics à cet instant précis. Mais comment pourrions-nous nous contenter de poursuivre notre route en laissant mourir ces gens ? Ce que nous aurions pu faire à Lakota aurait sans doute été insignifiant au regard d’une telle tragédie. Mais, ici, notre intervention peut faire toute la différence.
— Tout nouveau retard nous serait fatal, capitaine. Nous ignorons la taille de la flotte syndic qui nous pourchasse, nous ne savons rien des forces qui pourraient se rassembler dans d’autres systèmes stellaires pour nous arrêter. Atteindre cette planète exigerait au moins une journée supplémentaire dans ce système stellaire. Quant aux manœuvres destinées à recueillir ces gens, elles nous coûteraient des réserves de cellules d’énergie que nous ne pouvons pas nous permettre de gaspiller. Pas beaucoup, mais un certain nombre. Ils mangeront nos rations quand ils seront à bord de nos vaisseaux et nous sommes déjà à court de vivres. Nous devrons constamment les surveiller pour les empêcher de commettre des sabotages. Et il nous faudra encore trouver un moyen de les déposer dans le système stellaire suivant sans perdre trop de temps ni dépenser d’autres cellules d’énergie, peut-être en esquivant une flottille ennemie. » Desjani avait exposé chacun de ses arguments tour à tour, très méthodiquement ; elle conclut d’une voix ferme : « Ce geste pourrait nous coûter bien plus que ce que nous pouvons nous permettre, capitaine.
— Je comprends. » Et c’était effectivement le cas. Quel sens moral y aurait-il à risquer la vie de milliers de spatiaux de la flotte et le sort de l’Alliance elle-même pour sauver quelques centaines de civils ennemis ? Ce n’était pas comme si Geary n’avait pas d’autres problèmes sur les bras : identifier, par exemple, ceux qui avaient placé un ver dans les systèmes de propulsion par saut de la flotte, et qui risquaient de profiter de cette assistance aux Syndics pour commettre d’autres sabotages. Geary avait espéré qu’au retour de la flotte dans l’espace conventionnel quelqu’un aurait sondé sa conscience durant le transit par l’espace du saut et l’aurait contacté pour lui fournir une information importante, mais rien de tel ne s’était produit. Les informateurs de Duellos et de Rione n’avaient rien découvert non plus. Mais était-ce vraiment un facteur décisif dans ce choix : aider ou ne pas aider ces gens ? « Votre avis, madame la coprésidente ? »
Rione mit un moment à répondre. « Je ne peux guère m’opposer aux arguments élevés contre ces secours, déclara-t-elle finalement d’une voix neutre. Mais vous comptez de toute façon leur porter assistance, n’est-ce pas, capitaine Geary ? » Il hocha la tête. « En ce cas, je vous conseille de suivre votre instinct. Chaque fois que vous l’avez fait, vous ne vous êtes pas trompé. »
Desjani tourna suffisamment la tête pour la fusiller du regard puis son expression s’altéra à mesure qu’elle réfléchissait. « La coprésidente Rione a raison, capitaine. À propos de votre instinct. Quelque chose vous guide qui nous manque. » Geary réprima un grognement. « Guidé par quelque chose. » Sans doute par les vivantes étoiles. C’était du moins ce que croyaient Desjani et une bonne partie de la flotte.
« Mais, capitaine, ça reste malgré tout un très gros risque, poursuivit Desjani. Je reste du même avis. En outre, une autre force syndic va vraisemblablement traverser ce système à nos trousses. Elle aussi entendra le message de détresse. »
Geary opina, soulagé : il se rendait compte qu’il existait une alternative. Puis une autre illumination se fit jour en lui.
« Une force syndic lancée à nos trousses ferait-elle un crochet pour aider ces civils ? »
Les lèvres de Desjani se crispèrent, dessinant une mince ligne blanche, puis elle secoua la tête. « Sans doute pas, capitaine. Non, très certainement. Son commandant en chef serait envoyé dans un camp de travail pour cette perte de temps. »
Il fallait au moins reconnaître ce mérite à Desjani : elle ne tenait sans doute pas à se détourner de sa route afin d’aider ces gens, et ce pour un tas de très bonnes raisons, mais elle lui avait répondu franchement, alors même que sa franchise lui nuisait. Il songea à la population de Wendig I. Il n’était nullement exclu que certains de ces malheureux, fussent-ils adultes, n’aient jamais vu un vaisseau passer dans leur système stellaire. Pourquoi aurait-il pris cette peine après la mise en place de l’hypernet ? Et, maintenant que leurs systèmes de survie étaient défaillants, ils verraient cette flotte et la regarderaient passer sans qu’elle s’arrête ? Et peut-être verraient-ils aussi la flottille syndic leur passer sous le nez. Puis il n’y aurait plus aucun vaisseau. Pendant que l’air se refroidirait, de plus en plus irrespirable. Que les vieillards et les enfants en bas âge mourraient l’un après l’autre, tandis que les citoyens plus robustes se cramponneraient désespérément l’un à l’autre et que la mort les prendrait tour à tour, jusqu’à ce que la présence humaine dans le système de Wendig soit aussi nulle que durant les innombrables millénaires qui avaient précédé l’arrivée des premiers vaisseaux.
Geary inspira profondément. L’image de cette colonie agonisante avait été aussi réaliste que s’il s’était trouvé sur place. D’où lui venait-elle donc ?
Peut-être était-il vraiment guidé. Il savait ce que lui dictaient son cœur et tout ce qu’on lui avait enseigné. La cruelle réalité de la guerre et les impératifs du commandement s’y opposaient. Cela dit, aucune flottille syndic ne mordait les talons de la flotte, aucune menace imminente interdisant de sauver ces vies innocentes ne pesait dans la balance.
Tous le regardaient, dans l’expectative. Lui seul pouvait en décider. Et cette prise de conscience faussait le jeu, parce qu’il avait la responsabilité de prendre de rudes décisions et que ce n’était nullement nécessaire pour que la flotte poursuive sa route en abandonnant la colonie à son sort : il lui suffirait de s’abstenir, du moins jusqu’à ce que ce choix lui devînt insupportable. « Il me semble qu’il est de notre devoir de sauver ces gens, commença-t-il. Que c’est une épreuve qu’on nous inflige et que nous devons la passer pour prouver que nous croyons toujours en ce qui a fait la grandeur de l’Alliance. Nous allons réussir ce test. »
À croire que tous les spatiaux présents sur la passerelle de l’Indomptable avaient retenu leur souffle et le relâchaient maintenant à l’unisson. Geary regarda Desjani, redoutant de lire la désapprobation dans ses yeux. Il connaissait ses sentiments pour les Syndics. Et voilà qu’il allait risquer la perte de son vaisseau pour en sauver quelques-uns.
Mais Desjani n’avait pas l’air fâchée. Elle le dévisageait comme si elle s’efforçait de distinguer quelque chose d’invisible à l’œil nu. « Oui, capitaine, déclara-t-elle. Nous allons réussir ce test. »
Le message vidéo transmis par Wendig I était entrecoupé de parasites, autre hideux rappel de ce qu’ils avaient laissé derrière eux à Lakota. « Je ne trouve pas la source du brouillage, déclara la vigie des communications. Sans doute leur équipement est-il rafistolé de bric et de broc. »
Un homme les regardait, l’air abasourdi. « Vaisseaux de l’Alliance, nous recevons à l’instant votre transmission. Nous vous sommes extrêmement reconnaissants de votre assistance. La guerre serait-elle finie ? Comment vous êtes-vous enfoncés aussi profondément dans l’espace des Mondes syndiqués ? »