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San-Antonio

Valsez, pouffiasses

Roman typiquement policier

mais absolument irremplaçable

A Jean-Jacques DUPEYROUX qu'en silence je n 'oublie pas.

San-Antonio

II n 'est pas important qu'on voie ton cul

si l'on ne voit pas en même temps ton visage.

San-Antonio

CHAPITRE I

OFFRES DE SERVICE

Précédé d'un employé de la banque, Bonblanc descend à la salle des coffres.

Étant gros et sexagénaire, il a les jambes écartées et se déplace avec une certaine lenteur, comme s'il craignait de louper une marche. Il a la silhouette d' Obélix et la tête de Boubouroche. Tu dirais un vieux-vieux cocu professionnel ; le genre patron bon enfant qui comble de cadeaux ses employées du beau sexe, pour peu qu'elles lui consentent à lui prêter le leur.

Une fois le sol carrelé atteint, il marque un coup d'arrêt, content de l'avoir bien descendu. Le remonter sera plus fatigant mais moins dangereux Il sort son vaste mouchoir de sa poche, le déploie, sonne un grand coup de trompette dedans, le roule minutieusement avant de le remettre en place..

Le préposé aux coffiots est déjà là devant la porte blindée du 178. Il glisse dans la serrure la clé détenue par la banque et tend la main pour qu'il lui remette la sienne propre. Il n'est pas forcé de déponner les deux, mais c'est un employé obligeant. Lorsque la seconde carouble office, il murmure à son client le nom d'un ancien Premier ministre japonais :

— Nakasoné !

Puis se retire silencieusement au-delà des grilles rébarbatives afin de gagner un bureau discret sur lequel il fait des mots croisés de force 5 sur l'échelle de Favalleli.

M. Jean Bonblanc ouvre la porte du C.F. (c'est ainsi qu'on appelle la chose en milieu bancaire). Il s'agit d'un coffre important, gabarit travailleur de force. Il comprend une partie inférieure dégagée, dans laquelle Bonblanc conserve un Gauguin, peint par un faussaire réputé, un Modigliani sans signature, un Corot de l'époque merdique et trois Yves Brayer authentiques. Au-dessus se trouvent deux étagères robustes. L'une supporte cent vingt-six lingots d'or de un kilo chacun et une boîte à chaussures bourrée de billets de mille dollars ; l'autre donne asile à des dossiers, porte-documents, chemises en tout genre. C'est l'une de ces dernières que Jean Bonblanc est venu chercher. Il en a besoin pour étudier un remaniement de l'une de ses sociétés.

Comme il tend sa main potelée, tavelée, manucurée, poilée de roux pâle, il stoppe son geste, abasourdi par la vue d'une enveloppe blanche, format demi commercial, sur laquelle on a écrit son prénom et son initiale patronymique en caractères dits bâton.

Cette chose banale le terrifie. En effet, il est certain, absolument certain, de ne l'avoir pas déposée en ce coffre qu'il est seul à avoir le droit d'ouvrir.

Une sorte de plainte sourde part de sa bedaine, suivie d'un projet de sanglot qui s'achève en ridicule couac. Cette enveloppe blanche constitue une faillite de la société au milieu de laquelle il se débat depuis plus d'un demi-siècle. Car, quelqu'un d'autre que lui l'a mise là. Quelqu'un qui, donc, peut avoir accès à ce coffre inexpugnable. Il a un réflexe d'horreur pour appeler au secours. Se ravise in extremis.

Il décachette l'enveloppe et en retire un feuillet couvert de mots tracés également en écriture bâton. Il lit :

Cher Monsieur Bonblanc,

Je suis représentant en meurtres et je me permets de vous adresser mes offres de services, certaines particularités de votre existence me donnant à penser qu'elles vous seraient utiles. Par mon intermédiaire vous avez toutes les garanties souhaitables : sécurité, discrétion, honnêteté (le fait que j'aie accès à ce coffre sans y dérober quoi que ce soit vous le prouve).

Je vous laisse une période de réflexion et me permettrai ensuite de vous téléphoner où vous savez afin de connaître vos intentions et de prendre éventuellement certains arrangements avec vous.

Veuillez croire, je vous prie, en mes sentiments dévoués.

D.C.D.
Agent général du Comité des Deuils.

L'incrédulité, l'effarement, la stupeur de M. Jean Bonblanc sont indicibles. Il relit le message un nombre incalculable de fois, puis finit par le plier en deux pour le serrer dans sa poche intérieure où somnole un portefeuille aussi dodu que lui.

Au bout d'un instant d'égarement, il presse le timbre d'appel et le préposé surgit.

Pendant que ce dernier reverrouille la porte, Bonblanc murmure :

— Vous croyez qu'ils sont vraiment inviolables, vos coffres ?

L'interpellé pouffe :

— Il faudrait un fameux matériel pour les forcer !

— Sauf à avoir la clé ? objecte Bonblanc dans un parler qui ne s'est jamais défait d'expressions rurales.

— Si nous prenons l'exemple de celui-ci, votre clé n'y suffirait pas : il faut votre présence puisque vous n'avez donné de procuration à personne.

— Quelqu'un pourrait se faire passer pour moi !

L'autre le regarde et son humeur farceuse s'accroît.

— Voyons, je suis physionomiste et mon collègue Margineau l'est autant que moi.

Le gros sexagénaire est sur le point de s'écrier :

— Mais, bordel, quelqu'un l'a bel et bien ouverte, cette putain de porte, la preuve ! Une fois de plus, il se contient.

— Admettons qu'on me vole ma clé ou qu'on en fasse un double, qu'on vienne ici de nuit, qu'on…

« Con toi-même ! » pense l'employé dont Bonblanc casse un tantinet les couilles avec sa crainte insensée d'être volé.

— Non, monsieur Bonblanc, non, non, non, rassure-t-il ; la nuit les signaux d'alarme sont en place, les grilles verrouillées. Avez-vous vu l'épaisseur de la porte qui ferme cette salle ? Commandée électroniquement de surcroît. Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.

Le gros mec n'insiste pas. D'ailleurs, il est l'heure de son rendez-vous au salon de massage Gladys (l'un de ses points de chute clandestins, où on lui trévulse les roupettes et gnognote le gouzigouzou de première).

Il remonte, lent et pensif, en se récitant les termes du message qu'il a en fouille. Drôle d'affaire ! S'il était raisonnable, il devrait se rendre de ce pas à la police pour raconter sa mésaventure. Oui, mais à qui ? C'est quoi, au fait, la police ? Pour un truc aussi peu banal, tu vas frapper à quelle porte ? Celle du commissariat du coin où un agent bas de képi va te prendre pour un zozo ? Celle de la P.J. où tu ne trouveras personne qui veuille t'entendre bonnir une calembredaine aussi farfadingue ?

Il gamberge, Jean Bonblanc. Il se sent dérangé, menacé. C'est pas tolérable, un bigntz de ce genre. Il va tout de même aller se faire tailler une plume et glisser un doigt dans l'oigne, histoire de détendre l'atmosphère.

Mettons-nous bien d'accord : ce n'est pas du vice. Plutôt des habitudes hygiéniques. A son âge, l'homme qui cesse de se faire dégorger le bigorneau s'engage délibérément dans les ténèbres. La permanence de sa virilité maintient l'individu dans une estime de soi indispensable à l'harmonie de son existence. Celui qui renonce à la baise abdique sa qualité d'homme. Jean Bonblanc qui a compris cela, rend visite plusieurs fois par mois à des personnes qui savent ranimer ses feux de la Saint-Jean. Pas toujours facile d'éjaculer convenablement. Il joue souvent été et fumée, de Tourgueniev. Y a des émissions ratées, comme certaines planches de timbres-poste que se disputent ensuite les philatélistes ; sauf que les étreintes signées couilles-vides, elles, sont nulles et non avenantes.